Décryptage d’une œuvreChez Rembrandt, c’est l’homme humble qui donne vie à la Nativité
Le protestantisme du maître néerlandais lui inspire des scènes bibliques peuplées de simples gens, comme l’atteste cette gravure.

Sa pointe sèche éblouit autant que le font ses pigments. La lumière émerge des ténèbres aussi bien sur ses tirages que sur ses toiles. C’est bien main dans la main que vont le peintre et le graveur dans l’atelier de Rembrandt, en plein siècle d’or de la république des sept Provinces Unies des Pays-Bas. Pour s’en convaincre, on ne manquera pas de visiter la formidable exposition qu’héberge actuellement le Musée international de la Réforme (MIR), «Rembrandt et la Bible».
Sa commissaire, Bénédicte de Donker, y a rassemblé 70 gravures religieuses de Van Rijn, illustrant des épisodes aussi bien de l’Ancien Testament que du Nouveau, et accrochées dans un ordre qui épouse l’enchaînement des récits bibliques plutôt que celui de leur réalisation à Amsterdam par l’homme aux autoportraits. L’accent, autrement dit, est porté moins sur l’évolution stylistique du grand maître que sur le regard assidu qu’il a posé sa vie durant sur les Écritures.
Le peuple et son corps
Depuis sa première estampe en 1625 jusqu’à sa dernière en 1665 – plus de 300 ont été répertoriées, dont 89 présentent un contenu religieux –, l’interprétation des textes sacrés par Rembrandt ne change pas beaucoup. Lui-même enfant d’un protestant et d’une catholique, il se nourrit de l’influence tolérante de l’Église calviniste propre à la Hollande d’alors – qui lui permet de s’ouvrir également à la culture juive.
«Son protestantisme veut que les personnages de la Bible s’incarnent dans M. et Mme Tout-le-monde.»
Si Rembrandt partage une idée fixe avec l’esprit de la Réforme, c’est celle d’un accès au Livre qui soit le plus généralisé, le plus «démocratique», le plus éloigné possible tant de la pompe catholique que de l’idéalisme classique. «Son protestantisme veut que les personnages de la Bible s’incarnent dans M. et Mme Tout-le-monde», souligne le directeur du MIR, Gabriel de Montmollin.
Et qu’ils s’y incarnent au sens fort, en engageant non seulement les tenues, les outils, les objets ou les mœurs des simples gens, mais leur corps tout entier. Les traits de l’aquafortiste ne parviennent-ils pas à nous faire ressentir la sueur qui perle sur un front? À humer l’haleine des bêtes dans leur promiscuité? À entendre le murmure qui s’élève au-dessus des têtes? En deux mots, à faire du spectateur un témoin direct de la scène, présent à part entière?
Parce qu’il part de l’expérience vécue dans la chair pour remonter ensuite à la surface de la plaque ou du canevas, Rembrandt est capable de la même virtuosité, qu’il grave ou qu’il peigne. La gravure prend simplement moins de place, et moins de temps, que la peinture, se reproduit facilement à l’impression et peut, à moindres frais, rapporter gros en se vendant par séries. Un argument de taille pour un créateur en faillite.
Peu importe la technique et le support choisis. La grandeur de Rembrandt tient à sa faculté de percevoir autrui dans sa physicalité, tant intérieure qu’extérieure, tant dans l’ombre que dans la lumière. Or cette compassion qui est la sienne, ne s’exprime-t-elle pas précisément à mi-chemin de l’art et des vertus chrétiennes?
«Rembrandt et la Bible. Gravure divine», jusqu’au 17 mars 2024 au Musée international de la Réforme à Genève, www.musee-reforme.ch

Baignés de lumière, la Madone et l’Enfant sont représentés en peu de traits par Rembrandt, lequel accentue ainsi l’effet de leur apparition aussitôt le voile soulevé par Marie. La blancheur du petit Jésus emmitouflé, endormi, comme absent à la scène, tranche avec la noirceur du visage appartenant au garçonnet à sa droite. D’extraction plus terrienne que le jeune fils de Dieu, ce dernier se hisse entre ses parents pour apercevoir le nourrisson que tous accueillent avec tant de ferveur.

Le sens de l’observation de Rembrandt culmine dans la représentation de cet homme d’origine modeste, probablement un paysan de retour des champs, qui relève son chapeau du revers de la main, tant par respect pour le nouveau-né dans les bras de sa mère que sous le coup de la chaleur régnant dans l’étable. C’est grâce à ce genre de détails, à ajouter à la posture des bœufs sur la droite et à la botte de foin sur le bord supérieur de l’eau-forte, que le maître insuffle la vie dans sa nativité.

Dans un souci de réalisme perceptible dans l’ensemble de la gravure, Rembrandt détaille ces sabots typiques de la Hollande du XVIIe siècle. Quelques hachures pour contraster chevilles, bois et ombres, et voilà les us et coutumes contemporaines qui s’invitent au cœur de la scène biblique. Avec d’autres, cette charge sensorielle permet à la fois de souligner la valeur universelle, atemporelle de la Nativité, et de documenter les mœurs d’un milieu rural le plus souvent exclu de l’art religieux.

Au centre de la gravure, une lumière irradie la scène bien plus intensément que ne saurait le justifier la présence de la lampe à huile à l’arrière-plan. Pour obtenir ce rayonnement, l’artiste se met en retrait. Rembrandt laisse son support en «réserve», selon le terme utilisé dans les domaines du dessin ou de la peinture, cédant ainsi le terrain à l’intervention divine. La clarté obtenue devient l’œuvre de nul autre que Dieu.
Vous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.















