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Satanisme des réseaux sociauxDelépine rembobine son historique

Avec Gustave Kervern, il s’attaque aux géants du Net. Humour dévastateur au rendez-vous. Conversation.

Benoît Delépine: «Je pense que l’être humain subodorait que le Covid allait venir.»
Benoît Delépine: «Je pense que l’être humain subodorait que le Covid allait venir.»
LAURENT GUIRAUD

Longtemps, on a cru qu’arriverait Gustave Kervern. Qui devait rejoindre son comparse pour assurer la promo à Genève de leur décapant «Effacer l’historique». Hélas, son train est resté coincé entre Lyon et on ne sait où avant d’arriver aux abords de 23 heures pour participer au débat post-avant-première du film. Quelques heures plus tôt, on retrouvait un Benoît Delépine seul, sur la terrasse d’un restaurant. Seul mais ravi d’évoquer un métrage qui, comme tant d’autres, aurait dû sortir en avril avant de passer par la case du confinement et se retrouver calé dans le calendrier entre «Tenet» et un «Mulan» qui atterrit en streaming, deux concurrents redoutables. Porté par un Ours d’argent du 70e anniversaire à Berlin, le film frappe dans la fourmilière du numérique avec cette douce férocité propre au binôme de cinéastes.

D’où a surgi cette envie de faire un film qui relate une croisière contre les géants du Net?

Parce que le numérique mène à des situations absurdes. On en voit des exemples dans le film, comme le chantage à la sex-tape, le mot de passe qui ne marche jamais, mais on n’a pas tout mis non plus. Il y a aussi des contre-vérités qu’il fallait balayer. Par exemple, on dit toujours que les jeunes se débrouillent mieux avec internet. Faux! Dès qu’ils sont confrontés au secteur administratif, ils sont aussi largués que nous. On avait peur d’être dépassés en racontant cette histoire, mais en parlant à des gens, on a bien vu que tout le monde avait connu des galères.

Pourquoi situer l’histoire en province et non dans une grande ville?

Je fais toujours des films en province. C’est là où j’habite. Et puis les Américains parviennent à faire des succès populaires en mettant l’accent sur de petites communautés. Alors pourquoi pas nous?

Le film est plus virulent que vos précédents. Comment l’expliquez-vous?

Il est plus complet, plus dialogué, plus haletant. Les personnages sont comme dans une machine à laver. D’ailleurs, on a tourné le film avant le Covid, et sur l’affiche, tous les personnages placent leur téléphone devant la bouche, comme pour se protéger. Ils ne sont pas loin d’être en confinement. Je pense que l’être humain subodorait que le Covid allait venir.

Comment le casting s’est-il déterminé? Il fallait penser à réunir Blanche Gardin, Corinne Masiero et Denis Podalydès, sans parler des autres rôles.

Ce sont les acteurs qui nous donnent envie d’écrire. Donc on va d’abord les voir. Denis était chaud tout de suite. Blanche, ça a été comme un flash. Elle a renouvelé le genre comique. Cela fait vingt ans qu’on pratique l’humour avec «Groland». Et là, on voit cette femme qui débarque et qui chamboule tout. On ne pouvait pas ne pas lui demander.

Est-il vrai qu’elle n’accorde toujours pas d’interviews?

Pour le film, elle en a donné juste une à «Télérama».

De l’écriture au tournage, comment se répartissent les tâches entre Gustave Kervern et vous?

On ne se répartit rien du tout. Nous sommes tous deux à la recherche de l’inspiration. Deux demi-cerveaux réunis, en somme. Et ça vaut pour toutes les étapes. On ne sait rien faire, mais à deux, on sait tout faire. Seul, on a peur de tout, à deux, plus rien ne nous effraie.

Que faites-vous lorsque vous ne vous supportez plus?

C’est très rare. C’est arrivé une fois, en préparant notre deuxième film, «Avida». Un projet sans dialogues qu’on avait toutes les peines du monde à financer. Et là, on apprend que Kassovitz monte une nouvelle boîte. On arrive à décrocher un rendez-vous. Et il nous demande ce qu’est le film. Alors, Gus se lance dans une diatribe sans queue ni tête. On se met à s’engueuler et je vais pisser. À mon retour, Gus s’était cassé, il avait planté Kassovitz.

Ce dernier vous en a voulu?

Même pas. Il a cru que c’était une caméra cachée.

Vous venez de la télé, où le rythme des tournages est plus rapide. Au cinéma, le résultat se fait souvent attendre. Cela vous convient aussi?

Oui. À la télé, il y a cette obligation d’être efficace qui devient vite essoufflante. En plus, les sketches, nous ne les réalisions pas nous-mêmes. J’ai aussi fait «Les Guignols» et quand on se prenait des bides, on était mal. Genre le silence de mort en pleine vanne, ça ne pardonne pas.

Pour revenir au sujet du film, avez-vous peur de l’ogre internet et possédez-vous des comptes sur des réseaux sociaux?

Peur, non, mais je n’ai pas de comptes et ne veux pas en avoir. Je ne veux rien savoir sur moi, j’évite Wikipedia. Je préfère me laisser porter. Il y a quelques jours, j’ai découvert un film génial, «Les Particules» de Blaise Harrison. On me l’a conseillé. Hors de question pour moi d’aller le commander sur internet. J’ai fait des kilomètres à Paris pour le trouver, et le gars d’un magasin est allé me le chercher dans la réserve. Je me suis risqué ensuite à aller voir sur Allociné. Il n’y avait que des critiques mitigées. La preuve qu’internet ne sert à rien.

Y a-t-il des acteurs avec lesquels vous aimeriez tourner?

La première fois qu’on a vu Blanche Gardin, elle nous a répondu qu’elle ne serait pas libre. Alors on lui a fait croire qu’il y aurait Viggo Mortensen. Au-delà du gag, on a fini par se dire pourquoi pas, un jour, lui proposer un film. Il y a beaucoup de Belges, dans nos films, il pourrait y avoir un Danois.