Langue française sous contrôleDepuis 80 ans, ils traquent fautes et abus de langage
L’Association romande des correctrices et correcteurs d’imprimerie a été fondée en 1944. Ils ne craignent pas trop l’intelligence artificielle.

Ils sont un peu les travailleurs de l’ombre du monde de l’écrit. Invisibles quand leur travail est bien fait, mais facilement raillés quand ils commettent une erreur ou un oubli. «Ils», et surtout «elles», ce sont les correcteurs et correctrices d’imprimerie, dont la faîtière célèbre cette année ses 80 printemps.
L’Association romande des correctrices et correcteurs d’imprimerie (ARCI) compte aujourd’hui 170 membres. Et bien qu’elle n’ait pas à sa disposition de statistiques précises, on peut considérer – en se basant sur des chiffres français – que 80% de ceux qui exercent ce métier sont des femmes et que, dans une proportion identique, elles occupent des postes de travail à temps partiel, pour le compte d’une maison d’édition ou d’un journal, entre autres.
Au temps du plomb
«L’ARCI est née en 1944. Elle a été fondée avant la disparition du plomb par des typographes, ces gens qui avaient alors les mains dans l’encre», rappelle Catherine Magnin, présidente de l’ARCI et membre de l’équipe qui passe au crible tous les articles de «24 heures».
Évoquer le «plomb» renvoie presque à la préhistoire d’un métier qui a fortement changé au gré des évolutions technologiques et qui regarde donc forcément d’un œil un peu circonspect, mais pas trop inquiet pour le moment, la popularisation de l’intelligence artificielle. «Actuellement, c’est un outil qui vient s’ajouter aux outils de correction qui existent déjà, et qui n’est pas parfait. À mon sens, on aura toujours besoin de l’humain. Il faut juste laisser le temps aux éditeurs de s’en rendre compte et de mesurer les limites de l’IA.»
Pour l’heure, la corporation a d’autres chats à fouetter. En premier lieu, la sous-qualification de la main-d’œuvre et le dumping salarial qui va de pair. «Il est facile, parce qu’on pense avoir une bonne maîtrise du français, de se dire correcteur», reprend Catherine Magnin. Et il se trouve toujours des gens pour engager des personnes à moindre coût, sans trop se soucier du rendu final.
Faciliter la lecture
D’ailleurs, ils sont nombreux à s’intéresser à ce métier, s’imaginant qu’il ne consiste qu’à corriger des fautes d’orthographe. Mais ils oublient ou ne pensent pas au volet typographique du travail. «C’est pourtant ce qui rend la lecture d’un texte plus facile et plus agréable.» Des exemples concrets? Quand une durée ou un âge sont mentionnés, veiller à ce que le nombre et le vocable «ans» se trouvent sur la même ligne. Faire attention également à ce qu’une division d’un mot soit correcte: «Schnei-der» et pas «Sch-neider» comme aurait tendance à tolérer un correcteur automatique.
Ce n’est donc pas un hasard si la formation qui permet d’obtenir le brevet fédéral met un accent tout particulier sur cet aspect-là. «À l’origine, c’était plutôt l’inverse, la majorité des correcteurs étant typographes de formation.»
Il faut, quoi qu’il en soit, compter entre 700 et 800 heures, entre cours par correspondance et travail personnel, étalées sur deux ans pour pouvoir s’inscrire à l’examen final. Une somme d’efforts et un investissement qui en rebutent plus d’un.
Gardiens du temple
Gardiens du temple, les correcteurs d’imprimerie suivent l’évolution de la langue française avec l’œil aiguisé de celui qui craint son appauvrissement. Ils luttent contre les anglicismes toujours plus présents – «basé sur» plutôt que «fondé sur» – ou les tics de langage liés à des modes: recours abusif aux locutions «du coup» ou «en vrai», aux substantifs «genre» ou «frère».
«Certains estiment qu’il s’agit d’un combat d’arrière-garde, considérant que c’est le propre d’une langue d’être vivante», note à ce propos Catherine Magnin. D’autres préféreront y voir un respect d’une langue dont la complexité fait la richesse.
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