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Deux cents ans du MuséumDes collections prisées par les chercheurs du monde entier

Le Muséum d’histoire naturelle est reconnu mondialement pour la valeur de son travail scientifique, essentiel à l’heure de la crise de la biodiversité.

L’immense majorité des 15 millions de pièces du Muséum d’histoire naturelle repose hors de vue du public, dans un dépôt accessible aux seuls chercheurs.
L’immense majorité des 15 millions de pièces du Muséum d’histoire naturelle repose hors de vue du public, dans un dépôt accessible aux seuls chercheurs.
Laurent Guiraud

Ce que l’on peut voir dans les salles d’exposition de Malagnou n’est que la partie émergée de l’iceberg. L’immense majorité des collections du Muséum d’histoire naturelle repose hors de vue des profanes, à l’abri dans un dépôt accessible aux seuls chercheurs, mais qui sera exceptionnellement ouvert au public le 22  novembre. Car l’institution n’a pas seulement pour vocation d’émerveiller et instruire les Genevois, petits et grands, mais surtout de recenser et documenter le vivant.

Ses 1 5 millions de pièces, dont certaines ont plus de trois siècles, revêtent à cet égard un intérêt scientifique de renommée internationale. En termes quantitatifs, elles représentent le quart des collections d’histoire naturelle du pays, faisant du Muséum le plus grand de son genre en Suisse. Il y a ici des collections historiques, comme celles des naturalistes genevois Victor Fatio, François-Jules Pictet de la Rive ou Henri de Saussure, ainsi que celles des Français Jean-Baptiste de Lamarck et Benjamin Delessert. Ou encore la collection de fourmis d’Auguste Forel, la plus complète au monde.

On y conserve même les ultimes reliques d’espèces déjà éteintes, tel l’unique plumage préservé d’un émeu de Baudin, un oiseau australien disparu il y a plus de deux cents ans. L’institution peut compter sur le soutien indéfectible de la Société des amis du Muséum, qui, depuis 1899, lui permet d’acquérir régulièrement de nouveaux fonds. En ce moment, elle finance l’achat d’une collection exceptionnelle de 5000 minéraux parfaitement répertoriés, réunis depuis cinquante ans par un passionné genevois, Pierre Perroud.

Un trésor qui s’enrichit constamment

Le Muséum possède par ailleurs des milliers d’échantillons d’ADN et quelque 50’000 «types». Un type est le spécimen original ayant permis la description d’une nouvelle espèce, et qui sert d’étalon pour tout scientifique effectuant des recherches sur celle-ci. C’est pourquoi une centaine de spécialistes du monde entier viennent chaque année consulter les collections genevoises. Depuis plus de vingt ans, Tomáš Scholz, parasitologue de l’Académie des sciences de la République tchèque, vient tous les ans à Genève pour ses travaux. «C’est ici que se trouve la meilleure collection de parasites de poissons d’eau douce, assure-t-il. Et il y a des chercheurs de niveau mondial. C’est l’un des muséums les plus importants au monde, et j’en ai vu beaucoup!»

Ce trésor ne cesse de s’enrichir grâce au travail de terrain de la vingtaine de chercheurs actifs au sein de l’institution, qui effectuent régulièrement des missions aux quatre coins de la planète pour en ramener des spécimens. Ils identifient entre cinquante et cent nouvelles espèces par an. Mais ils n’ont pas forcément besoin d’aller loin pour faire des découvertes: en 2019, deux espèces de punaises inconnues en Suisse jusque-là ont été trouvées au parc de Malagnou, au pied des murs du Muséum.

L’institution genevoise est la plus productive du pays en matière de systématique (classification scientifique des espèces vivantes). «Nous nous focalisons en particulier sur les invertébrés, qui sont le groupe le moins bien connu», confie Nadir Alvarez, responsable de l’unité recherche et collections. Le Muséum est notamment reconnu pour son expertise sur les chauves-souris, les parasites, l’archéozoologie ou encore la muséomique, l’étude de l’ADN d’un spécimen de collection. «Nous avons développé une technique permettant de récupérer les données sur un ADN fragmenté, ce qui était impossible jusqu’à récemment.» Voilà qui ouvre le champ des possibilités et donne un intérêt nouveau aux collections du Muséum.

Protéger le vivant

Grâce aux analyses ADN, les chercheurs genevois ont par exemple pu prouver dernièrement qu’une espèce de varan présente dans un archipel polynésien était bel et bien endémique et n’avait pas été importée par les colons comme on le pensait. «Du coup, ce varan est désormais protégé alors qu’avant, on cherchait à l’éradiquer», se félicite Nadir Alvarez.

À l’heure de la sixième extinction de masse, où des espèces s’éteignent à un rythme croissant, ce travail de recherche vise aussi à sauver ce qui peut encore l’être. L’équipe de Malagnou a ainsi été chargée par l’Office fédéral de l’environnement d’étudier la dynamique des populations d’insectes en Suisse afin de pouvoir quantifier leur déclin sur le long terme. «Notre mission est de décrire le vivant, résume Nadir Alvarez. On ne peut protéger que les espèces qui portent un nom.»