AboAffaire Messina DenaroDes messages vocaux révèlent la vraie vie du chef de la mafia
Pendant trente ans, le criminel le plus recherché d’Italie a mené une vie incognito en Sicile. Aujourd’hui, de nouveaux détails sont parvenus aux médias.

La voix du mal est douce et suave, bercée par la chanson sicilienne. Et elle dit de belles choses. «Ti voglio bene.» «Je t’aime.» «Je t’embrasse.» D’accord, il arrive aussi qu’un juron soit prononcé. Mais qui ne jure pas quand il parle en privé?
La voix de Matteo Messina Denaro, le grand patron de Cosa Nostra, est désormais connue du public. Elle envahit les talk-shows italiens. Certes, il ne se trouve pas en personne dans les studios de télévision mais sa voix est bien là, provenant de messages vocaux envoyés aux médias. Ils sont amplifiés par des haut-parleurs et parfois sous-titrés.
C’est une expérience particulière pour les Italiennes et les Italiens, qui ont tant spéculé sur cet homme inquiétant, le criminel le plus recherché du pays. Il aurait été en fuite pendant trois décennies. Les médias l’appelaient «l’homme invisible», «l’énigme» ou encore «le fantôme». Il existait seulement de vieilles photos de Messina Denaro et des portraits-robots.
Et, bien évidemment, on ne l’avait jamais entendu parler. On ne savait même pas s’il était encore en vie. Du moins jusqu’à ce qu’il soit capturé le 16 janvier 2023, devant une clinique du centre de Palerme, à l’âge de 60 ans. Chez lui, en Sicile, caché et protégé.
Une vie presque normale en tant qu’«Andrea Bonafede»
Ce n’était qu’une très, très supposée cavale. Matteo Messina Denaro menait une vie presque normale en tant qu’«Andrea Bonafede», jusqu’à son arrestation, complètement folle. Il allait au restaurant, sortait son Alfa Giulietta, avait des rendez-vous amoureux, voyageait à l’étranger avec de faux papiers, et échangeait même des messages sur WhatsApp.
L’émission «Non è l’arena», diffusée sur la chaîne italienne La7, a reçu un grand nombre de messages audios de la part d’une amie du patron qu’il «aimait tant», qu’il «prenait dans ses bras». Ils s’étaient rencontrés à la clinique La Maddalena de Palerme, où ils devaient tous deux suivre une chimiothérapie. La souffrance les unissait. Elle le prenait pour un industriel de l’agroalimentaire, c’est ainsi qu’il s’était présenté, et ce n’était pas si faux: parmi les nombreuses affaires de son portefeuille de milliardaire à la tête de l’île, il y avait une fromagerie et une huile d’olive très réputée. Il a dit un jour qu’il lui apporterait une bouteille d’huile. Elle gratterait la gorge, mais c’est ainsi qu’il l’aimerait (ndlr: l’huile).
«Quand les gens m’étudient et essaient de savoir qui je suis, alors là, bon sang, je m’énerve comme une bête.»
Voilà que la femme est assise dans le studio devant Massimo Giletti, le présentateur de l’émission italienne, dos à la caméra, visage masqué, voix altérée. Massimo Giletti passe les messages audios. Matteo Messina Denaro parle parfois de la guerre en Ukraine. «Je sais que vous êtes pro-ukrainien», lui dit-il, «mais les Ukrainiens ont tort. À commencer par leur pseudo-président, un zéro.» Selon lui, Volodymyr Zelensky envoie son peuple à la mort pour sa propre mégalomanie. Une théorie abracadabrante, mais qui n’éveille pas les soupçons: c’est aussi le discours de Silvio Berlusconi, et il a été quatre fois premier ministre italien.
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Un jour, il était en retard pour un rendez-vous. Il était coincé dans les embouteillages. Certaines rues étaient bloquées en raison d’une cérémonie à la mémoire du juge Giovanni Falcone. Il l’avait contacté et lui avait dit: «Je suis bloqué à cause de la commémoration de cette pourriture, bordel de merde.» Elle avait alors eu un moment de stupeur: Falcone, une pourriture? Puis elle passa à autre chose. Une fois, le patron s’était décrit ainsi: «Je suis comme un chaton, j’ai toujours été comme ça: seul avec moi-même. Et quand les gens m’étudient et essaient de savoir qui je suis, alors là, bon sang, je m’énerve comme une bête.» Massimo Giletti demande à la femme si, maintenant qu’elle sait qui il est vraiment, elle a envie de revoir Matteo Messina Denaro. Elle répond: «Je ne sais pas.»
Pour les femmes, le patron a toujours pris un peu plus de risques
Matteo Messina Denaro est incarcéré dans la prison de haute sécurité de L’Aquila, dans les Abruzzes. Et s’il doit vraiment payer pour les dizaines de meurtres auxquels il aurait participé, comme celui de Giovanni Falcone et Paolo Borsellino ou celui du petit Giuseppe Di Matteo, fils d’un témoin clé que la mafia a étranglé et dissous dans l’acide à l’âge de 14 ans, il mourra fort probablement en prison. Sauf s’il se repent et coopère avec la justice. Mais Matteo Messina Denaro ne le fera probablement jamais, ce n’est pas son genre. Lorsqu’ils ont voulu le présenter une première fois au juge par vidéoconférence, la chaise de la cellule est restée vide.
Malgré tout cela, lorsque l’on demande à la femme qu’il fréquentait si elle veut le revoir, elle ne répond pas catégoriquement: «Non.» Elle dit: «Je ne sais pas.» Une fois, il l’avait invitée dans un restaurant de luxe à Mondello, sur la plus belle plage de Palerme, bien exposée, très exclusive. «Ti voglio bene.»
Pour les femmes, le patron prenait toujours un peu plus de risques. Mais même celles qui savaient qui il était ne dévoilaient pas son identité. Tout comme son médecin, son chauffeur et le véritable Andrea Bonafede, qui lui a donné son identité. Ils sont désormais tous en détention provisoire. Son médecin personnel a rédigé au total 137 ordonnances de médicaments et de tests pour le patron. Il aurait été trompé, dit-il. Mais personne ne le croit.

Ce n’est pas seulement grâce à ces quelques proches que Matteo Messina Denaro a pu se cacher si longtemps. C’est aussi grâce à ce réseau d’aides et de faveurs. Il existait dans le petit Campobello di Mazara, où il vivait une «omertà» impénétrable – c’est ainsi que les Italiens appellent la loi du silence. C’est une loi non officielle, une loi mafieuse. Les gens se taisent parce qu’ils ont peur de la mafia. Ou parce qu’ils sont impliqués. Ou parce qu’ils attendent plus de l’anti-État que de l’État. En Italie, on ne sait jamais très bien où s’arrête la pègre et où commence le monde supérieur. Les frontières sont floues.
C’est donc ainsi que «l’homme invisible» a vécu pendant des années en toute visibilité à Campobello di Mazara, sans se faire démasquer. Dans une ville de 11’000 habitants et habitantes, à quelques kilomètres seulement de Castelvetrano, sa ville natale. Se pourrait-il qu’il soit simplement passé inaperçu parce qu’il se comportait de manière si normale? Était-ce sa couverture? Ou ont-ils pris cet «Andrea Bonafede» pour un émigré qui, comme beaucoup d’autres, est revenu dans son pays, d’Allemagne ou de Suisse, un peu seul, un peu solitaire? Cette thèse aventureuse fait également son chemin en Italie, c’est une sorte d’absolution.
«Dans le salon de Messina Denaro, il y avait un poster de Marlon Brando dans le rôle de Don Vito Corleone dans le film «Le Parrain.»
La ville de Campobello di Mazara se taisait parce qu’elle s’y résignait, plus ou moins volontairement. L’État italien recherchait certes le patron, mais recherchait-il vraiment toujours Matteo Messina Denaro de manière cohérente et sérieuse?
Dans l’appartement de Matteo Messina Denaro, les carabiniers ont trouvé un ménage presque normal, un tas de chaussures de sport, une pièce qui servait de salle de sport, des vêtements de luxe, de belles montres. Sur le mur du salon, il y avait un poster de Marlon Brando dans le rôle de Don Vito Corleone dans le film «Le Parrain». Une coquetterie romantique. Et les carabiniers ont également trouvé 50 livres, c’était une collection hétéroclite. «L’ultimo zar» de Nicolai Lilin en faisait partie, une biographie de Vladimir Poutine, que Matteo Messina Denaro ne considère probablement pas comme un zéro. «Open», l’autobiographie et le récit des souffrances d’Andre Agassi, joueur de tennis malgré lui. «Pablo Escobar, mon père», écrit par le fils du baron de la drogue colombien. «La disparition de Josef Mengele», par Olivier Guez.
Messages vocaux ou codés?
Il a également lu de grands classiques, comme «Les nuits blanches» de Fiodor Dostoïevski, «La tante Julia et le scribouillard» de Mario Vargas Llosa, «Si c’est un homme» de Primo Levi. Et des poèmes, notamment de Céline, un antisémite. De Charles Baudelaire, il y avait sur l’étagère «Les fleurs du mal».
Mais revenons aux messages vocaux. Certaines personnes disent qu’il n’est pas très malin de les rendre publics. Le philosophe politique Gianfranco Pellegrino écrit dans le journal «Domani» que Matteo Messina Denaro paraît aux yeux des auditrices et des auditeurs comme un homme normal, un homme avec des émotions normales.
Les Italiennes et les Italiens pourraient se demander: est-il vraiment si dangereux? Était-il vraiment si puissant? Mais surtout, écrit Gianfranco Pellegrino, il se pourrait que ces messages soient en réalité des communications codées. Du superpatron à la mafia, des ordres à son successeur, qui sait. Présentés d’une voix de velours.
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