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CritiqueDes mots ou des actes pour combattre le fascisme?

À Vidy, Tiago Rodrigues signe une œuvre puissante, dystopie ancrée dans un Portugal devenu fasciste. Remous dans les gradins.

La jeune Catarina (au centre) est en proie au doute face à la tradition familiale qui consiste à tuer un fasciste une fois par année.
La jeune Catarina (au centre) est en proie au doute face à la tradition familiale qui consiste à tuer un fasciste une fois par année.
DR

Un timide brouhaha, d’abord, puis des huées. Des spectateurs quittent leurs sièges par grappes. Une femme bondit sur le plateau, tente de déloger un comédien et tance les autres: «Pourquoi vous ne faites rien?» On ne vous dira pas pourquoi la salle convulse mais, en ce mercredi soir de première, le Pavillon de Vidy a vécu l’un de ces moments rares où le théâtre et la vie se confondent. Avec «Catarina et la beauté de tuer des fascistes», Tiago Rodrigues signe une œuvre puissante, brechtienne et furieusement politique. La force de la nouvelle création du dramaturge et metteur en scène portugais ne se résume pas au climax du monologue final. Joyau serti de poésie, cette pièce chorale pulse par la richesse de son écriture mordante, engagée, enragée.

Fruit d’une écriture de plateau, la pièce met en scène une famille dans un village rural du Portugal.
Fruit d’une écriture de plateau, la pièce met en scène une famille dans un village rural du Portugal.
DR

Fruit d’une écriture de plateau, cette dystopie prend ancrage dans un avenir proche. Dans un Portugal gangrené par un régime fasciste, une famille se réunit autour d’un plat traditionnel, le revuelto. En ce jour de fête, on trépigne: Catarina se fait attendre pour honorer le serment familial. Chaque année, l’un d’entre eux met à mort un fasciste impliqué dans un féminicide. Trois balles pour accomplir le pacte de vengeance de leur aïeule qui, dans une lettre, avoue avoir tué son mari, soldat resté de marbre face au meurtre de Catarina Eufémia. Depuis, chaque membre de la famille porte les stigmates de ce crime: tous, hommes et femmes, portent le prénom de Catarina. Et tous perpétuent cet héritage comme un acte de mémoire.

Mais ce jour-là, Catarina doute. «Tuer, n’est-ce pas trahir les mots et leur pouvoir?» Intense, véhémente, souvent drôle, la pièce déroule de multiples fils dramaturgiques: le poids de la famille, la puissance de la parole comme alternative à la violence, le choix de l’individu face au dilemme, la définition même de justice. Mais Tiago Rodrigues ne donne ni de leçons ni de réponses toutes faites. Il nous confronte à nos propres contradictions, à nos interrogations. Du grand théâtre.

Lausanne, Théâtre de VidyJusqu’au 3 oct.www.vidy.ch