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Exotisme vaudois (7/41)Des pas dans l’écrin douillet de la nuit

Marcher sans lumière dans la nature est une expérience inouïe. Nous l’avons tentée avec Stefan Ansermet, auteur d’un ouvrage dédié à cette pratique.

Stefan Ansermet (ici, au-dessus de Corbeyrier, vers l’Hongrin) affectionne l’enveloppement «bienveillant» de la nuit.
Dans la fraîcheur
Stefan Ansermet (ici, au-dessus de Corbeyrier, vers l’Hongrin) affectionne l’enveloppement «bienveillant» de la nuit.
PATRICK MARTIN

L’exotisme se révèle à deux pas de chez nous, dit-on. Cest d’autant plus vrai lorsque l’on inverse le cours normal d’une randonnée en optant pour sa version nocturne. Départ, donc, pour Corbeyrier où nous allons rejoindre Stefan Ansermet, spécialiste «noctinaute».

L’approche de cette marche nous met déjà dans le bain. Au crépuscule, sur la route qui mène au village, le décor décline peu à peu. De dernières taches de soleil sur les montagnes apparaissent, maigres de lumière, tandis que le ciel et ses nuages épars éclairent chichement les coteaux d’Yvorne.

À l’orée de la forêt de Luan, sur les hauts de la commune, la balade peut démarrer. Il fait nuit. C’est le moment d’éteindre toutes les lumières de l’habitacle, de descendre de la voiture et de mettre un pied, même peu sûr, au sol. Le chemin caillouteux propose un premier défi: trouver son équilibre mis à mal par l’aveuglement provisoire. Lœil doit s’adapter: «Il faut prendre confiance peu à peu et s’en remettre à ses pieds», conseille Stefan Ansermet.

La vision n’est pas tout

Auteur de guides de balades, dont un sorti en 2018 sur les promenades de nuit (lire ci-contre), le noctinaute aime promouvoir cette pratique qui rehausse les sens secondaires (ouïe, odorat, perception des températures, toucher, proprioception). Dans une espèce de «basculement cérébral» ou de «bouleversement de la hiérarchie sensorielle», comme il l’écrit.

Privé de lumière, l’œil commence par se voiler. Au bout de 20 à 40 minutes, la pupille se dilate, jusqu’à distinguer tous les détails de la nuit environnante.
Privé de lumière, l’œil commence par se voiler. Au bout de 20 à 40 minutes, la pupille se dilate, jusqu’à distinguer tous les détails de la nuit environnante.
PATRICK MARTIN

Devant nos yeux en pleine transition, des phosphènes dansent encore. Ces taches blanches font écho aux dernières sources de lumière captées et vont peu à peu se dissoudre. «Il faut entre vingt et quarante minutes pour recommencer à voir dans la nuit», poursuit le guide. Ensuite, l’œil devient un million de fois plus sensible à la lumière. Dans cette forêt de mousse, nous poursuivons d’un pas lent mais de plus en plus solide. De silence, il n’y a pas. Le bruit de nos semelles sur les cailloux, le léger grincement du sac à dos de notre accompagnateur et, au loin, les sonnailles des vaches seront notre symphonie du moment.

Apprivoiser la peur

Habitué des lieux, Stefan Ansermet hume l’air et perçoit l’odeur des pétasites, des herbacées qui aiment l’humidité. À nos narines, la senteur du sapin fraîchement coupé se manifeste. Et il y a le dégagement de la mousse, une fraîcheur douce qui remonte du sol en ce début de nuit. Il faut se concentrer: les bruits sauvages se font timides et nous parlons encore beaucoup trop pour laisser l’entière priorité au concert des bois. Mais le hululement d’un rapace nocturne se fait déjà entendre.

Dans ses récits de balades nocturnes, Stefan Ansermet raconte avoir un jour aperçu sur le bord du chemin une boule ronde et sombre. Après s’être approché de ce qu’il croyait être un objet, «s’est alors soudainement déplié comme un ressort et a bondi en avant». C’était en fait un lièvre roulé en boule, «dont l’instinct l’avait persuadé qu’il demeurerait invisible s’il ne bougeait pas».

La peur. Elle peut bien sûr faire partie de ces flâneries sous les étoiles. Notre imaginaire, comme l’écrit encore le marcheur, n’est pas en reste de narrations lugubres et autres fantaisies funestes, encouragées par la nuit. Mais ce lundi soir du 6 juillet, dans un lieu aussi paisible, avec des conditions météo clémentes et en compagnie d’un connaisseur, ce genre de pensées ne se manifestent pas. Un sentiment de sécurité nous gagne, bien au contraire, comme si la nuit nous enveloppait dans son écrin douillet.

La langue de la génisse

Stefan Ansermet ne peut s’empêcher d’exprimer l’affection qu’il éprouve pour cette terre «bienveillante». «C’est tellement beau», soupire-t-il, en levant la tête vers le ciel étoilé. Les hauts sapins se dessinent avec force détails dans notre champ de vision. Peu avant la promenade, juste avant la nuit complète, nous sommes allés dans un champ en hauteur pour prendre la photo qui illustre cet article. Un troupeau de génisses nous a accueillis gaiement, s’approchant et nous interpellant de grands balancements de tête. Accroupi, notre collègue photographe s’est fait lécher les talons de ses baskets, tandis que plusieurs museaux reniflaient de très près son sac à dos.

Les génisses joueuses dans le crépuscule feraient presque oublier la majesté du site.
Les génisses joueuses dans le crépuscule feraient presque oublier la majesté du site.
PATRICK MARTIN

L’histoire aurait très bien pu se dérouler en plein jour, c’est vrai. Mais elle prend une saveur particulière dans l’obscurité; comme si la proximité des ténèbres nous accordait un peu de complicité avec ce monde animal et naturel dont l’être humain, glabre et sans forces, se protège depuis qu’il existe.

Attention au romantisme

Même s’il reconnaît vivre des expériences «troublantes et mystérieuses» lors de ses randonnées nocturnes, Stefan Ansermet nous met en garde contre un romantisme excessif. On ne s’improvise pas noctinaute. Les dangers sont réels. En plus d’un équipement idoine (lire ci-contre), il est impératif de bien connaître le chemin que l’on a l’intention de parcourir de nuit et de commencer par des sentiers larges et sans trop d’aspérités pour limiter les risques de chute. La présence d’obstacles sur la route, comme des fils de fer ou des branches à hauteur de visage, doit être renseignée d’avance, lors d’une reconnaissance préalable en plein jour.

Attention aussi aux risques d’égarement, dont les conséquences peuvent s’avérer extrêmement graves. Une préparation soigneuse va permettre aussi de renforcer le sentiment de sécurité indispensable à une expérience féconde. Les peurs peuvent être intéressantes, notamment pour la découverte de soi, fait valoir Stefan Ansermet, mais elles ne doivent pas l’emporter sur lensemble des perceptions que soulèvent ces bains nocturnes. L’expérience doit pouvoir mener au réveil de sens qui ouvrent les portes sur ce «deuxième monde inconnu, encapsulé dans celui du quotidien».