AboDeux décès dans l’Arve en 2022Drame de Vessy: la justice poursuit les SIG
Après avoir fait l’objet d’une perquisition l’an dernier, les Services industriels de Genève se retrouvent mis en cause par le Ministère public. Révélations.

Deux ans après le drame de Vessy, le procureur général Olivier Jornot a décidé de poursuivre les SIG, ont appris ce mois la «Tribune de Genève» et Léman Bleu.
Cette tragédie, survenue le 1er septembre 2022, a coûté la vie à une promeneuse de 28 ans, qui a voulu sauver en vain son chien de la noyade. Puis à celle du coureur de 43 ans, qui n’a pas hésité à sauter dans le lit de la rivière pour tenter de lui venir en aide.
Dans ce double accident, survenu près du barrage hydroélectrique de Vessy géré par les SIG, la piste d’une défaillance électrique du système de répulsion des poissons reste privilégiée. Les victimes et le chien ont donc été probablement électrocutés avant de se noyer dans l’eau de l’Arve à une faible profondeur.
Un billet d’avion pour le Brésil
L’épaisse documentation que nous avons consultée nous permet aujourd’hui de reconstituer le déroulement des faits survenus ce matin-là.
À 10 h, la première victime, une policière du poste de Lancy-Onex, rejoint sa mère qui vit à Champel. D’origine portugaise, cette concierge tient à marcher une heure par jour avec sa fille aînée «en fonction de ses horaires de travail à la police». La jeune agente, vivant depuis peu en France voisine, arrive en compagnie de son chien Byron. Un café plus tard, les deux femmes se retrouvent sur les bords de l’Arve à discuter de voyage. La jeune fonctionnaire se réjouit de partir le mois suivant au Brésil avec des amis.
À Vessy, comme à son habitude, le chien se mouille dans la rivière pour boire. Sa maîtresse se retourne, histoire de garder un œil sur Byron. Soudain, elle ne voit plus l’animal et commence à l’appeler. Pas de réaction. Elle s’approche des ruches bordant la rive et voit son protégé dans l’eau en train de trembler. L’animal, sujet à l’épilepsie, est comme tétanisé. Sportive, très bonne nageuse, la policière pose son téléphone et ses écouteurs à côté de sa mère et entre dans l’eau via une petite «plage» non loin du canal adjacent sortant du barrage.
«Maman, je n’y arrive plus»
La mère, qui ne sait pas nager, veut s’approcher: «Non, je vais chercher Bibi et je reviens», assure la policière. Soudain ses bras se mettent à trembler. «Qu’est-ce qu’il y a? lui demande la quinquagénaire. Tu as froid?» Sans répondre, la victime regarde sa mère. «Maman, lui dit-elle, je n’y arrive plus» avant de tomber et de disparaître dans l’eau trouble.
Les cris de désespoir de la mère alertent un joggeur qui enjambe un grillage, descend d’un petit mur et se jette dans la rivière. L’homme, conducteur de train de profession, disparaît aussitôt dans les flots. Arrive alors un promeneur prêt à emboîter le pas au coureur précédent. Dans un sursaut de lucidité, la quinquagénaire lui raconte qu’ils ont tremblé avant de couler. L’homme se méfie et renonce à sauter dans le bassin d’évacuation de la station et se demande si l’eau est chargée de courant électrique à cet endroit ou si les corps ont été comme aspirés.
Deux pompiers, appelés à la rescousse, interviennent en tenue de plongée. Le promeneur les met en garde. Un des hommes du Service d’incendie et de secours (SIS) suppose que les victimes ont plutôt subi un choc thermique et se met à l’eau. Une fois entré dans l’Arve, il ressent des décharges électriques, «comme avec une clôture à vaches». Il rebrousse chemin. Sain et sauf.
Un hélicoptère de la Rega apparaît dans le ciel de Vessy dans le but de localiser les victimes. Le souffle puissant des pales fait tomber la branche d’un arbre qui, dans sa chute, blesse grièvement un pompier à la tête. Ce dernier doit être conduit d’urgence à l’hôpital.
Le promeneur, lui, observe ce triste ballet depuis un rocher bordant l’Arve. «Sur l’eau flottait une balle de tennis, celle du chien, décrit-il en audition. Une image traumatisante. Comme les cris de la mère. Si elle n’avait pas eu la présence d’esprit de mentionner le joggeur qui était décédé, je serais probablement aussi entré dans l’eau.»
À 18 h, les corps sans vie de la policière et du joggeur sont retrouvés par les secours. Les plongeurs ont également repéré la dépouille du chien et celle d’un gros poisson dans le plan d’eau du dispositif au cœur de l’enquête pénale en cours. Fait plutôt rare: l’enquête voit une entreprise – et non des individus – poursuivie.
Une promeneuse témoigne
Deux mois et demi après le drame, une femme, qui promène régulièrement son malinois croisé berger allemand sur les bords de l’Arve, est venue témoigner à la police. Après avoir lu dans la presse un article qui évoquait la présence d’électricité dans l’eau, elle déclare: «Je me suis doutée que mon chien en a peut-être été victime» l’été 2022. «Quand il nageait, il est revenu (ndlr: au bord de l’eau) en hurlant.»
Et de conclure qu’elle n’avait jamais vu sur place un panneau indiquant la présence d’électricité dans l’eau. «J’en ai vu un enfoui dans la végétation du côté des ruches et qui signalait un danger de crue, il me semble.»
«Un scandale d’État»
Durant cette procédure ouverte pour homicide par négligence, les enquêteurs ont procédé à de nombreuses auditions d’employés et de cadres de la régie publique qui a été perquisitionnée en mai 2023. Fort de ces éléments, dont nous avons pris connaissance, le Ministère public décide aujourd’hui de mettre en cause les SIG.
Le système de répulsion à poissons, installé en 2008 et acheté à une entreprise américaine, a pour but d’empêcher la faune aquatique de remonter le courant et d’emprunter le canal aboutissant dans les turbines. Était-il dangereux pour l’homme et les animaux? Les collaborateurs interrogés l’excluent et invoquent pour certains un rapport d’un bureau d’ingénieurs suisse datant de 2004. «Cependant, relève un rapport de la Brigade de police technique et scientifique (BPTS), les documents du fournisseur de la machine mentionnent les dangers potentiels pour les êtres humains et les animaux sauvages. Il semble que ces avertissements n’aient pas été lus et/ou pris suffisamment en compte dans la gestion de l’appareil.»
La majorité des personnes auditionnées en 2022 et 2023 «ont du mal à expliquer comment l’incident a pu se produire, poursuit le document de police daté de décembre 2023. Elles se retranchent derrière leur compréhension limitée de l’appareil, avançant que celui-ci ne présentait a priori aucun risque. […] Personne parmi les personnes entendues à titre de renseignements ne détenait une connaissance approfondie du fonctionnement précis de la machine. Leur conviction quant à son innocuité repose uniquement sur le rapport (ndlr: du bureau d’ingénieurs) de 2004.»
L’appareil aurait-il été mal entretenu? Les investigations se concentrent aussi sur cette hypothèse. Le rapport de police évoque l’absence de signalisation des lieux «afin d’avertir les utilisateurs du chemin pédestre du danger électrique», en outre «la climatisation de l’appareil n’a jamais été dépannée ou substituée alors que les initiés en électricité s’entendent sur le fait qu’un chauffage inadéquat a une influence sur le fonctionnement des appareils».
D’autres dispositifs, comme un modem qui serait destiné à alerter le fournisseur en cas de problèmes, «n’ont jamais été réparés ou remplacés en raison de leur supposée inutilité». Or tous les composants du dispositif de répulsion ont été fournis par la société américaine et étaient donc, selon les enquêteurs, intrinsèquement liés à la machine.
Dans les grandes lignes, relève la police, les personnes en charge du contrôle du dispositif vérifiaient surtout «la couleur des LED»: «Il n’y a pas grand-chose à faire à part le contrôle des diodes», a déclaré l’un d’eux. Or le fournisseur «ne fait pas mention du fait que l’entretien» se limiterait à ce simple examen, relève la BPTS qui note aussi «qu’aucune mesure du courant délivré dans l’eau» n’était effectuée.
«SIG compatit à la douleur des proches»
Face à la complexité de ce domaine, le Ministère public a estimé au début de l’année qu’il souhaitait «ordonner une expertise technique de l’installation de répulsion à poissons». À noter que ce système a été mis hors service pour les besoins de l’enquête.
Comment réagissent les SIG, présumés innocents? «Malheureusement nous ne pouvons pas apporter de commentaire, car une procédure pénale est en cours, explique la porte-parole, Isabelle Dupont Zamperini. Nous devons réserver en effet nos réponses au procureur général. SIG est très touché par ce drame et compatit à la douleur des proches.»
La famille de la policière est défendue par Me Patrick Hunziker et celle du joggeur par Me Thomas Barth. Ce dernier ne décolère pas: «Cette tragique affaire relève ni plus ni moins d’un scandale d’État. Des manquements et des négligences gravissimes ont eu lieu et ces décès auraient pu et dû être évités. Bien plus, les familles des victimes ont été laissées à l’abandon par les SIG, qui, à part une lettre de condoléances au départ, ne se sont jamais inquiétés de leur sort durant les deux années qui viennent de s’écouler. C’est à peine croyable.»
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