Grain de sableDis papa, comment on fait les saucisses?
La crise écologique est une bonne occasion d’interroger un peu le malaise qui entoure notre rapport aux animaux, surtout ceux qui finissent dans l’assiette.
Il y a quelque temps, notre journaliste Marine Dupasquier se rendait à Longirod pour réaliser un reportage sur l’abattage d’une vache à la ferme. Cette forme de mise à mort, la plus respectueuse qui soit, fait figure de rareté dans le monde de la boucherie et a inspiré à notre collègue un bel article, empreint d’estime pour les agriculteurs. Plusieurs semaines après avoir assisté à la scène, pourtant, elle admettait n’avoir pas une seule fois remangé de la viande depuis. Les images de la mort de l’animal, toujours en tête, avaient sérieusement terni les joies du bifteck.
Puissant inconfort, tout de même, que celui enfoui dans notre rapport à l’animal. Vous rappelez-vous la première fois que vous avez demandé à vos parents pourquoi on dévorait les cochons sans autre forme de procès, alors que Charlie le labrador montait sur le canapé et regardait le film du samedi soir avec toute la famille? Dans mon souvenir, la réponse – «c’est parce que les cochons, ils sont faits pour être mangés, mon chéri» – avait quelque chose d’extrêmement louche, même à 5 ans.
Avec l’âge, on apprend à ignorer le trouble. On rationalise en se disant que la nature est cruelle, que les prédateurs chassent les proies, que la survie s’est toujours jouée ainsi. (Au fond de toi, toi-même tu sais qu’avec ta bedaine et ta myopie, tu n’attraperais pas beaucoup d’antilopes.) Il faut être honnête, la plupart d’entre nous ne mangent de la viande que parce que la souffrance qu’elle implique est cachée. Pareil pour les tee-shirts à 9 fr. 90 fabriqués Dieu sait où par Dieu sait qui: on préfère ne pas voir.
Au vu du bilan carbone calamiteux de la viande, la crise écologique constitue une bonne occasion d’interroger un peu tout ça. Ne serait-il pas l’heure d’assumer ce qu’on achète quand on passe en caisse avec un steak ou des saucisses? Une idée: les producteurs pourraient être contraints de montrer, sur chaque emballage, une photo de la bête qu’on s’apprête à déguster. Ou de l’exploitation où elle a grandi, ou des conditions dans lesquelles elle a été abattue. Ou même du tout, tiens.
Mesure trop extrême? On accepte depuis longtemps que les paquets de cigarettes exposent des poumons ravagés ou des tumeurs suintantes. Des maux qui, s’ils représentent un vrai risque, ne sont ici qu’une possibilité. Le destin de l’animal, lui, est bien réel, dans 100% des cas.
Allez, rêvons à un monde où on se responsabiliserait un peu. Et en attendant, une pensée pour la route: le site Bloomberg publiait récemment un article sur l’essor de l’IA dans les abattoirs américains. Dans le secteur de la découpe de carcasses, où les conditions de travail rendent l’embauche difficile, le géant Tyson – 40 millions de poulets conditionnés par semaine – se réjouissait ainsi de pouvoir confier le travail à des robots, désormais capables de découper la chair aussi précisément que des travailleurs humains, mais sans se plaindre du froid ou de l’aspect traumatique de la tâche. Bon appétit!
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