AboProcès de présumées djihadistesLes Vaudoises auraient eu trois cibles suisses dans le viseur
Deux sœurs se sont rendues en Syrie, en 2016. Elles y auraient planifié des attentats à Genève, Berne et Zurich. Leur procès s’est ouvert mardi.

Quarante jours de larmes. Elle dit avoir passé son temps dans le territoire de l’État islamique (EI) en pleurant: «Je voulais juste retrouver mon fils!» Jamais elle n’aurait eu de projet d’attentat. «Entendre cela, c’est incroyable. Incroyable.»
Puis l’accusée s’interrompt, cherchant soudain à reprendre son souffle. C’est une crise de panique. Sa sœur, assise derrière elle, crie avec agitation. Le juge appelle l’employé du tribunal qui fait sortir la femme de 52 ans de la salle. Les personnes présentes, le procureur, les avocats de la défense, se regardent. Brève pause.
«Pire expérience de ma vie»
Auparavant, cette femme, dont le procès s’est ouvert mardi à Bellinzone (TI), avait raconté une nouvelle fois son histoire au Tribunal pénal fédéral. Comment, avec l’aide de sa sœur aînée, elle a accompagné son fils radicalisé dans la région de l’EI et comment elle a été séparée de lui. «Ce voyage a été la pire expérience de ma vie», a-t-elle déclaré.
Vêtue d’un tailleur-pantalon bleu, elle est assise dans la salle d’audience. Ses cheveux mi-longs sont détachés. Elle affirme ne pas être une musulmane pratiquante. «Je ne l’ai jamais été et je ne le serai jamais.»
Les accusations portées contre les deux sœurs sont graves: infractions à la loi fédérale interdisant les groupes Al-Qaida et État islamique, tout comme soutien financier à une organisation terroriste. À cela s'ajoute le voyage dans les régions syriennes occupées par l’EI. C'est là que la Tunisienne, qui réside depuis longtemps dans le canton de Vaud, aurait fomenté des projets d’attentat avec sa sœur.

L'accusation s'appuie sur deux témoins qui se trouvaient également dans la zone de l’EI à cette époque et qui ont entendu les deux Romandes en parler.
La plus jeune aurait voulu apprendre à fabriquer des bombes en Syrie. Objectifs possibles: la Gay Pride de Berne ou de Zurich. Le duo vaudois aurait également évoqué un attentat contre l’ONU à Genève.
Des radicales convaincues?
À quel point cette femme, alors âgée de 42 ans, était-elle sérieuse? Et quel était le rôle de sa sœur aînée?
Devant le tribunal, toutes deux affirment n’avoir jamais eu de projet d’attentat. La mère dit: «Pourquoi voudrais-je nuire au pays qui est ma patrie depuis plus de trente ans?»
Pour l’accusation, en revanche, les sœurs sont des radicales convaincues qui, selon les témoins, étaient «excitées» de rencontrer des personnes partageant leurs idées dans la zone de l’EI. Elles auraient également fait circuler des vidéos de propagande montrant des personnes décapitées.
Ahmed Ajil est criminologue et chercheur sur l’extrémisme à l’Université de Lausanne. Il connaît de nombreux cas de voyageurs ou voyageuses du djihad. Ils sont très intéressants, dit-il. «Ils permettent de mieux comprendre comment les gens se radicalisent.»
Selon lui, des personnes de toute l’Europe se sont rendues en Syrie au début des années 2010, attirées par les promesses du califat de l’EI et indignées par les atrocités commises contre les personnes musulmanes en Syrie.
Une habile propagande de l'EI
Depuis 2011, la Syrie était en guerre, tandis que l’Irak vacillait vers l’abîme. L’organisation terroriste s’est engouffrée dans ce vide géopolitique et a atteint des personnes dans la lointaine Europe grâce à une propagande habile. Ça a notamment été le cas d’un adolescent vaudois, âgé d’à peine 15 ans, le fils de l’une des sœurs ayant comparu à Bellinzone mardi.
À cette époque, il passait des journées entières dans sa chambre devant l’ordinateur, nous raconte-t-elle, à Bellinzone, pendant une pause cigarette. L’accusée raconte comment son fils a noué des contacts avec des extrémistes via des jeux en ligne et Facebook. C’est ainsi qu'il aurait été incité à faire ce voyage. C’est ainsi que, selon elle, tout a commencé.
La mère ne voulait pas laisser son fils partir seul.
L’Europe sous le choc
En novembre 2014, ils partent tous les deux pour le califat. La mère et le fils prennent d'abord l’avion pour Istanbul. Mais ils restent bloqués à la frontière turco-syrienne. La mère et le fils rentrent donc en Suisse.
Ensuite, il se passe des choses inimaginables. Début 2015, des djihadistes attaquent en plein Paris la rédaction du journal satirique «Charlie Hebdo» et assassinent douze personnes.
Alors que l’Europe est encore sous le choc, la mère et son fils font une deuxième tentative. Cette fois-ci, le voyage du djihad est censé réussir. La Tunisienne convainc sa sœur aînée de l’accompagner. Selon l’acte d'accusation, un Genevois leur fournit les contacts nécessaires en Turquie.
Désenchantement au califat
De Genève, les trois s’envolent à nouveau pour Istanbul, puis pour la ville de Gaziantep.
Avec d’autres Européens radicalisés, ils sont chargés dans un fourgon qui les amène à une clôture à la frontière. Ils passent par un trou et entrent en territoire syrien. Ils parcourent plusieurs kilomètres à pied, dans la nuit.
Une voiture de l’EI attend le groupe et l’emmène dans la ville de Tall Abyad. Une fois dans le territoire de l’EI, les femmes et les hommes sont immédiatement séparés.
Alors que l’adolescent suisse est envoyé dans un camp d’entraînement militaire, les sœurs sont hébergées dans une maison pour femmes.
Selon leurs propres déclarations, les sœurs ainsi que le fils, indépendamment les uns des autres, demandent à rentrer en Suisse après seulement trois jours passés au pays de l’EI. Ils avaient imaginé cela autrement.
Les gens de l’EI deviennent méfiants. Les sœurs ainsi que l’adolescent sont soupçonnés d’être des espions. Les interrogatoires durent vingt jours. Ils sont soumis à des pressions psychologiques, mais restent physiquement indemnes.
Tour d’horizon de l’État terroriste
Les retrouvailles entre la mère, le fils et la tante ont lieu à Raqqa, la capitale non officielle de l’EI. Après quarante jours, ils sont autorisés à quitter le pays, selon leurs propres déclarations. L’EI aurait même délivré une «taskia», un laissez-passer.
En bus, ils retournent en Turquie via Jarabulus.
Le 22 mars, ils atterrissent à Genève. Ils sont de retour en Suisse. Le circuit au cœur de l’État terroriste est terminé.
Alors que le fils tente une nouvelle fois de rejoindre la Syrie en 2016 – des faits pour lesquels il sera condamné plus tard par le Tribunal des mineurs – les sœurs restent calmes. Pourtant, fin 2017, elles sont soudainement placées en détention provisoire.

Selon l’expert Ahmed Ajil, cela serait lié à d’autres procédures concernant des personnes revenues du djihad. «Il y a probablement eu là de nouveaux éléments qui ont nécessité l’arrestation des sœurs.»
Elles sont placées en détention provisoire pour une courte durée. Plus de deux ans après leur voyage en Syrie. Pour Ahmed Ajil, c'est un indice que le cas n'est pas une priorité absolue pour le Ministère public de la Confédération. «Mais ce cas doit lui aussi être mené à terme. Ce n’est qu'ainsi que nous comprendrons mieux les choses.»
D’autres attentats sont-ils imminents?
Selon Ahmed Ajil, l’histoire se répète actuellement. Ce qui était alors la guerre en Syrie est aujourd’hui la guerre à Gaza. Des musulmans sont à nouveau tués, des musulmans sont à nouveau outrés dans le reste du monde. «Sauf que cette fois-ci, personne ne peut aller à la guerre. Gaza est fermée.»
Pour le chercheur en terrorisme de l’Université de Lausanne, cela signifie que les musulmans agités qui ont tendance à se radicaliser restent ici. En Europe. Comme l’adolescent zurichois qui a récemment attaqué un juif avec un couteau.
«Nous devons sans doute nous attendre à ce que d’autres attentats de ce type se produisent», craint Ahmed Ajil.
92 voyageurs et voyageuses du djihad
Le Service de renseignement de la Confédération estime que 92 personnes à motivation djihadiste ont quitté la Suisse depuis 2001, dont une douzaine de femmes.
Selon Ahmed Ajil, il est éminemment important d’élucider et de traiter de tels cas. Les deux sœurs sont-elles parties au djihad par conviction? Ou seulement par inquiétude pour un adolescent? Ce sera au juge de trancher.
Retour dans la salle d'audience. La mère revient, accompagnée de l'employé du tribunal. La crise de panique semble surmontée. Empathique, le juge lui demande comment elle va. «Ça va», dit doucement l’accusée. L'audience ne dure pas longtemps.
Le procureur fédéral a requis 24 et 20 mois de prison avec sursis, ainsi qu’une expulsion de Suisse pour la plus jeune des deux, celle qui a un passeport tunisien.
En revanche, la défense a demandé une peine d’un an de prison avec sursis pour la plus jeune des sœurs. Elle a aussi demandé qu’on renonce à l’expulser. Pour la plus âgée des deux – la Suissesse –, seule une peine de prison avec sursis a été requise.
Le jugement sera rendu le 23 mai prochain.
Vous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.
















