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ÉditorialDylan, voix obstinée de l’Histoire qui vacille

«Quand les temps sont troublés et que je ne reconnais plus l’Amérique, je me tourne toujours vers la Bible», aimait à écrire Hunter S. Thompson. Il mentait, évidemment. Comme tous ceux de sa génération, le journaliste gonzo, auteur de «Las Vegas Parano» et suicidé en 2005 (tant pis pour Dieu), préférait «aux temps troublés» écouter un disque de Bob Dylan.

En 1963, lors de la marche pour les droits civiques du Reverend King, il était déjà possible d’entendre «Blowin’ in the Wind», sorti deux mois plus tôt. En 1970, alors que Nixon faisait tirer sur des étudiants pacifistes à l’Université de Kent, les radios passaient «Lay Lady Lay». Aux pires heures de la guerre froide résonnait «Masters of War». Le 11septembre 2001 fut celui où tombèrent les tours jumelles et où Dylan sortit son disque «Love and Theft». Son Nobel de littérature précéda d’un mois l’élection de Trump…

Depuis soixante ans, la vie de Bob Dylan se fonde dans l’histoire moderne de l’Amérique. Elle s’en nourrit, elle la transforme. Passé tôt maître dans l’entretien de son propre mystère, le chanteur porte depuis toujours l’aura du Messie en hardes folk dont on buvait les paroles. Ses zélotes ont vieilli aussi, plus grand monde n’attend de lui qu’il change l’eau en vin. Quoique… Être en vie à l’âge de 79 ans après une existence aussi chargée? Garder l’esprit curieux et publier de bons disques? Un petit miracle.

«L’ancien héros de la contestation marque d’un symbole supplémentaire ce printemps des poings levés»

En revenant par surprise au cœur de l’actualité dans un pays vacillant, scindé par la violence présidentielle, miné par la crise sanitaire et économique, révolté par le meurtre raciste de George Floyd, l’ancien héros de la contestation marque d’un symbole supplémentaire ce printemps des poings levés. Il ne trouvera évidemment pas d’écho «musical» auprès des jeunes manifestants. Le rap a succédé au rock, au funk des Black Panthers, à la soul de James Brown et, là-bas, plus loin encore sur une photo au noir et blanc délavé, à la folk à guitare. Mais si le passé est là pour éclairer le présent, Dylan reste un phare puissant. Et les fantômes qu’il convoque dans son disque, humanistes intransigeants, artistes sans compromis, militants d’une Amérique intelligente, égalitaire et pacifiste, dissolvent les ombres et jusqu’au nom même de Donald Trump.