Aux abois, la finance se rue à perte sur les placements

ObligationsDe grands groupes suisses empruntent à taux négatifs. Les rendements dans le rouge n’effraient guère les souscripteurs.

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Il y a quinze ans, cela aurait semblé le monde à l’envers. Pourtant, financiers, caisses de pension, grandes entreprises – et bientôt simples détenteurs d’un compte bancaire – apprennent à marcher la tête en bas. Certains en profitent.


Lire l'édito: Sortir de la crise des taux négatifs


Prenez l’assureur Bâloise. Ce dernier n’a eu aucune peine en début de semaine à trouver des souscripteurs pour des emprunts de plus de 400 millions de francs. Petit détail, même ses obligations qui seront remboursées dans dix ans… ne promettent aucun rendement à ceux qui les auront encore en main. Pis, elles leur en coûteront.

Ce luxe n’est pas l’apanage du seul assureur. De la Banque Cantonale d’Argovie au canton de Bâle-Ville en passant par le groupe immobilier PSP Swiss Property, un nombre croissant d’institutions et de grands groupes a emprunté à des taux négatifs ces dernières semaines.

Comme la Confédération

«Jusqu’à récemment, les entreprises ne pouvaient pas se permettre d’imposer des taux négatifs mais maintenant que tous les emprunts de la Confédération – même ceux à cinquante ans – ne rapportent plus rien, elles n’ont plus de scrupule», remarque Gianni Pugliese, analyste obligataire au sein de Mirabaud & Cie à Genève. La grande bascule a commencé sur le front des emprunts de la Confédération, ceux à dix ans ne rapportant rien depuis le début de l’année. Une situation folle connue dans toute l’Europe. Même l’État grec, qui devait accepter des 40% d’intérêt en 2012 après avoir frôlé la faillite, parvient à se faire prêter à des taux implicites de 1,5%.

Les professionnels n’en reviennent pas. «Qui aurait pu imaginer que les investisseurs se précipiteraient pour souscrire à des titres qui leur feront perdre de l’argent s’ils les gardent jusqu’à leur remboursement», relève Gianni Pugliese. «À première vue, on vit une période totalement absurde: les emprunts à taux négatifs totalisent 17 000 milliards de dollars dans le monde… Elle le devient un peu moins lorsque l’on prend la mesure des craintes entourant une possible récession mondiale et la fragilité d’un monde surendetté», ajoute le spécialiste de la banque genevoise.

Tous aux abris, à tout prix

Mais pourquoi des équipes chèrement payées pour placer les fonds des autres en grappillant le moindre centième de pourcentage acceptent-elles des titres qui leur promettent… de perdre de l’argent? D’une part, certaines n’ont pas le choix. Enserrés dans un carcan de règles de prudence, les pilotes d’une caisse de pension doivent placer une certaine proportion de leurs fonds dans des emprunts.

«Souscrire à des obligations, même à rendement négatif, leur permet de fixer leurs pertes à l’avance – si l’entreprise qui emprunte est considérée comme sûre, le remboursement du capital nominal est censé être assuré», décrypte Valérie Lemaigre, économiste au sein de la Banque Cantonale de Genève (BCGE). Or quand le monde semble devoir mal tourner, «les emprunts suisses prennent des airs de valeurs refuges et beaucoup sont prêts à payer pour cela», ajoute en écho Gianni Pugliese, l’analyste de Mirabaud.

Certains spéculent

D’autre part, il y a toujours pire. Et certains font le calcul qu’il vaut mieux perdre -0,20% par an en prêtant à un grand groupe, que -0,75% en laissant dormir son argent sur un compte bancaire, en raison du régime de taux négatifs instauré par les autorités monétaires.

D’autres financiers, moins corsetés par des règles de prudence, font un calcul un peu différent. «Les parts de ces emprunts obligataires peuvent toujours être revendues à d’autres à un prix qui varie en fonction des taux d’intérêt en vigueur. Or si ces taux viennent encore à baisser à l’avenir – ce à quoi s’attendent une bonne partie des professionnels de la finance – ce prix de revente sera supérieur», rappelle l’économiste de la BCGE.

Résultat: cet aller-retour aura permis de dégager une plus value sur un emprunt ne promettant pourtant aucun rendement à terme.

Pour l’instant les candidats ne manquent pas, beaucoup d’intervenants craignent de laisser passer le train et de devoir accepter par la suite des rendements encore plus négatifs. Avec, dans le coin de la tête, ce qui s’est passé sur des emprunts à dix ans de la Confédération, qui ne rapportaient déjà plus rien à la fin de 2018 et qui affichent un rendement de -1,12% à ce jour.

«Aux yeux de beaucoup d’acteurs financiers, il y a un risque terrible à ne pas être investi», note Gianni Pugliese. Un mouvement de fuite qui, s’il prend de l’ampleur, pourrait porter en lui les germes d’une future crise.


«Berne devrait emprunter et investir»

C’est une première historique. Des sociétés suisses arrivent à financer gratuitement leur croissance en empruntant à taux négatif. La Confédération ne devrait-elle pas faire de même? Le point avec Philippe Bacchetta, professeur à la HEC Lausanne et au Swiss Finance Institute.

La Confédération devrait-elle profiter des taux négatifs sur le franc?

C’est effectivement une option intéressante. Berne pourrait émettre de la dette à taux négatif et investir en parallèle contre un taux positif. Cette marge d’intérêt serait un revenu pour la Confédération.

En investissant en actions ou en obligations, la Confédération ne courrait-elle pas le risque de perdre de l’argent dans les marchés?

L’idée est de gérer cette fortune au travers d’un fonds souverain, de manière diversifiée pour limiter les risques. Avec un coût du capital négatif, offrant une petite marge au départ, il ne devrait pas être difficile de dégager un bon rendement.

Les marchés ne risquent-ils cependant pas de connaître un krach, comme c’est arrivé souvent par le passé?

C’est envisageable, mais l’on investirait ici sur le long terme. À la Bourse, il y a des hauts et des bas possibles à court terme. Ce qui compte, ce sont les rendements à moyen et long termes. Après la crise de 2008, les marchés sont remontés. Il faut éviter les vues courtes.

La dette du pays augmenterait-elle?

Non, la dette nette du pays resterait inchangée car il y aurait des actifs en contrepartie de l’argent emprunté. Cela étant, on pourrait aussi simplement augmenter la dette.

Ce serait vraiment une option?

Oui, clairement. La croissance mondiale a fortement ralenti ces derniers mois et la récession menace en Allemagne, qui est l’un de nos principaux partenaires économiques. Nous pourrions utiliser l’argent emprunté à taux négatif pour financer des infrastructures dans le pays et soutenir la conjoncture suisse.

Ce ne sont pas les politiques publiques suivies en Suisse, où l’on privilégie de réduire la dette. Vous le regrettez?

Oui. Le frein à l’endettement a été une bonne chose lorsque la dette des Cantons et de la Confédération augmentait de manière inquiétante au début des années 2000, et dépassait 60% du PIB. Il était alors sain et normal de s’en préoccuper. Mais la problématique est autre aujourd’hui.

Quelle est-elle?

La dette représente actuellement environ 35% du PIB et ne constitue plus du tout un problème. Nous avons beaucoup de marge de manœuvre pour augmenter son niveau. Nous sommes par exemple très loin des critères de Maastricht, qui estiment à 60% du PIB le niveau maximal de dette supportable pour un pays. Il faut en profiter pour emprunter et soutenir l’économie.

Pourquoi Berne ne saisit pas la balle au bond?

Le frein à l’endettement limite une hausse de la dette, sauf dans les périodes difficiles. En théorie, cela offre de la flexibilité. Mais la Confédération l’applique avec beaucoup trop de zèle.

Il faudrait en profiter aujourd’hui?

Oui, il y a de la marge. La demande pour la dette du gouvernement suisse est très forte. Les marchés ont un énorme appétit pour nos emprunts avec la hausse des incertitudes économiques et géopolitiques dans le monde.

La valeur refuge du franc est-elle pour la Suisse un peu ce que le pétrole est à la Norvège?

C’est exactement ça. Nous n’avons pas de pétrole mais la confiance du monde. Il faut en tirer parti.

Pourquoi maintenant plus qu’hier?

La demande globale d’actifs sûrs a nettement augmenté. De plus, le ralentissement de l’économie mondiale est net et cela va toucher la Suisse. Il faut l’avoir en tête et agir vite.

Les politiciens ne veulent pas entendre parler de davantage de dette en Suisse. Est-ce réaliste de vouloir emprunter pour soutenir la conjoncture?

Avant, ce n’était pas réaliste, mais les esprits bougent. La discussion en Allemagne sur ce thème pourrait faire évoluer les choses. Les Allemands très réfractaires à la dette commencent à envisager de soutenir la croissance en empruntant à des taux négatifs. Les politiciens et la presse en parlent de plus en plus. Un développement intéressant susceptible de faire bouger les lignes en Suisse. Nicolas Pinguely

Créé: 08.09.2019, 16h13

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