Coronavirus: les entreprises suisses dans la tourmente

BILANLa rupture des chaînes d’approvisionnement affecte plusieurs branches, comme les medtechs, déjà touchées par la force du franc et les tensions commerciales.

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Cet article a été rédigé par les journalistes de Bilan. Retrouvez le suivi de l'actualité sur Bilan.ch

«S’il manque les freins, vous ne pouvez pas vendre une voiture! La synchronisation des approvisionnements reste grippée.» En quelques mots, Joerg Wuttke, président de la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, a résumé le défi auquel sont confrontées les entreprises en raison de la rupture des chaînes de valeurs mondiales (CVM) due à l’épidémie de Covid-19. Cette crise met en lumière la complexité des réseaux de production transnationaux, qui représentent la moitié des échanges mondiaux de marchandises, et les liens cruciaux de nombreux acteurs économiques européens et américains vis-à-vis de leurs fournisseurs asiatiques.

Selon la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement), la part de la Chine dans le commerce des produits intermédiaires manufacturés s’élève aujourd’hui à 20%, contre 4% en 2002. Elle affirme que ce pays s’est imposé comme un fournisseur clé d’intrants et de composants pour de nombreux produits tels que les automobiles, les téléphones portables, les équipements médicaux, etc. En raison du rôle crucial que joue désormais la Chine au sein de l’économie mondiale, la fermeture de nombreuses usines provoque un choc de l’offre auquel s’ajoute une chute de la demande finale. Ce qui entraîne par cascade une baisse de la production et des pénuries de biens intermédiaires et de consommation. La CNUCED observe que parmi les pays les plus touchés figurent l’Union européenne avec un impact important dans l’industrie des machines, la production automobile et les produits chimiques, ainsi que les États-Unis, le Japon, Taïwan, la Corée du Sud et le Vietnam.

Parmi les biens courants, les livraisons mondiales d’ordinateurs portables devraient reculer, d’après le cabinet TrendForce, d’environ 35% entre janvier et mars 2020 par rapport au dernier trimestre 2019, alors que celles de smartphones pourraient chuter de 12% pendant la même période. Pour l’instant, le temps de transport entre l’Asie et les autres continents a permis de faire office de tampon. Fin mars, on pourra mesurer les conséquences économiques avec davantage de clarté.

Manque de composants

La Suisse est aussi touchée. Les sources d’approvisionnement restent un secret souvent bien gardé par les entreprises. Pour connaître l’état de la situation, il faut se fier aux déclarations des associations faîtières et aux sondages réalisés par des banques ou instituts économiques. Selon la dernière enquête du groupe Raiffeisen réalisée auprès des PME, certaines d’entre elles ont signalé des goulots d’étranglement au niveau des composants provenant de Chine. Ce qui retarde l’expédition des marchandises aux clients finaux. Dans l’industrie des machines, l’association faîtière Swissmem indique que des entreprises sont aussi pénalisées. EconomieSuisse constate que quelques membres sont affectés par le manque de composants très spécifiques dans les domaines de l’électronique, des matières premières pour la fabrication de matières plastiques et des terres rares.

Pour la branche des dispositifs médicaux, acteur phare de l’économie helvétique, le Covid-19 est un nouveau coup dur. Il s’ajoute aux craintes liées à la nouvelle réglementation européenne (lire aussi page 54). Les usines chinoises sont à l’arrêt et beaucoup d’entreprises actives dans les technologies médicales dépendent de biens intermédiaires fabriqués en Asie. Ce sont surtout les medtechs mécatroniques qui sont les plus exposées, car la majorité des composants électroniques viennent de Chine. Même si elles ont toujours un peu de stock, il n’est pas impossible que certaines soient à court si l’épidémie venait à durer. «Dans certains cas, des goulets d’étranglement au niveau de l’approvisionnement menacent le secteur», reconnaît Anita Holler, cheffe de la communication chez Swiss Medtech. À La Chaux-de-Fonds (NE), les activités de FKG Dentaire sont perturbées. «Certains de nos sous-traitants ne sont pas en mesure de nous livrer. Par conséquent, nous ne pouvons pas finaliser nos pièces. De plus, de nombreux salons ayant été annulés, notre force de vente est clouée au sol», se désole le directeur général Thierry Rouiller.

De même, les ruptures de la chaîne d’approvisionnement pénaliseront la branche des cosmétiques, déjà fortement touchée par «la révolution des parapluies» qui a paralysé Hongkong entre juillet et décembre 2019. «Si la situation ne s’améliore pas rapidement, les emballages primaires et secondaires comme les pots ou boîtes en carton qui sont fabriqués en Chine et en Asie du Sud-Est manqueront dès cet été. Ce qui freinera nos ventes et celles de nos clients», constate Alexandre Cherix, directeur général des Laboratoires Biologiques Arval à Conthey. Cette société valaisanne produit non seulement ses propres marques de cosmétique, mais aussi celles de sociétés tierces.

Dans le domaine de la santé, la Suisse importe deux tiers de ses médicaments. Or, leurs fabricants acquièrent les principes actifs en Inde et en Chine. On estime que ces deux pays concentrent, à eux seuls, entre 60 et 80% de leur production. Avec des prix très bas, les génériques sont davantage vulnérables en raison de la fragmentation de leur fabrication. Pour l’instant, les acteurs helvétiques ne signalent aucune rupture d’approvisionnement.

Incertitudes mondiales

La CNUCED postule que les effets potentiels du ralentissement des chaînes d’approvisionnement réduiront les exportations mondiales de quelque 47 milliards de dollars en 2020. D’après les calculs, la Suisse sera touchée à hauteur de 1 milliard de dollars. On peut donc s’attendre à ce que cette situation impacte les résultats des entreprises. Par exemple, le spécialiste des périphériques informatiques Logitech a annoncé une baisse de ses prévisions de bénéfice opérationnel pour l’exercice 2019-2020 clos fin mars prochain. La chute des valeurs boursières témoigne des craintes élevées des investisseurs. La diminution de la demande finale dans plusieurs branches comme l’horlogerie s’ajoute aux incertitudes entourant les chaînes d’approvisionnement.

Ces tensions s’inscrivent dans un paysage économique mondial en profonde mutation: faible croissance, conflit commercial entre les États-Unis et la Chine qui n’est pas terminé en dépit de la signature d’un accord provisoire, retour du protectionnisme, volonté de restreindre les investissements étrangers dans les domaines stratégiques, réforme de la fiscalité internationale et exigences en matière de protection du climat.

À ce propos, le développement des CVM a eu des effets néfastes sur l’environnement. Selon l’étude de la Banque mondiale, la croissance des échanges de biens intermédiaires a entraîné une augmentation des émissions de dioxyde de carbone associées aux transports, un excès de déchets (en particulier dans l’électronique et les plastiques) lié à l’emballage des marchandises et a aussi exercé une forte pression sur les ressources naturelles. Et, d’après la Banque mondiale, la relocalisation d’activités au plus proche des marchés grâce à l’automatisation et à l’impression 3D n’a pas eu les effets escomptés. Elle a au contraire encore accru la demande d’importations d’intrants en provenance des pays en développement.

Il faut repenser les chaînes de production

Le Covid-19 poussera-t-il les entreprises à raccourcir leur chaîne de production? «Ces réseaux d’approvisionnement sont idéaux quand tout va bien, mais ils sont très fragiles. Il y a aujourd’hui une réflexion pour rapatrier une partie de la production en Europe, constate Rémy Glardon, cofondateur de la société IPros, une société de conseil en gestion de la chaîne d’approvisionnement. Face au réchauffement climatique et aux problèmes sous-jacents, il faut s’attendre à d’autres épisodes de ce type.» Alexandre Cherix admet, lui aussi, qu’«il serait plus raisonnable de ramener certaines fabrications de biens intermédiaires sur le Vieux-Continent, par exemple en Europe orientale, afin de réduire les risques.»

Les dirigeants politiques européens en appellent désormais à la souveraineté nationale pour pousser les entreprises à se fournir sur le Vieux-Continent. Hasard du calendrier, le groupe français Sanofi vient d’annoncer qu’il compte créer un leader européen de l’industrie des substances actives avec un chiffre d’affaires d’environ un milliard d’euros. Même si quitter la Chine ne constitue pas une option, les acteurs chercheront à diversifier l’acquisition de biens intermédiaires. Et les économistes sont d’avis que la région du Sud-Est asiatique, malgré son éloignement de l’Europe et des États-Unis, pourrait en tirer profit au détriment de l’Empire du Milieu.

Créé: 17.03.2020, 13h41

Une récession menace-t-elle la Suisse?

Prévisions Les conjoncturistes rabotent leurs prévisions économiques. Selon l’OCDE, le produit intérieur brut (PIB) devrait croître de 2,4% au niveau mondial au lieu de 2,9%.

Les perspectives ne sont guère encourageantes pour la zone euro et l’Allemagne avec une croissance respective de 0,8 et 0,3%.

La Chine (4,9%) connaîtra sa pire année depuis des décennies.

Avec une économie dépendante de la conjoncture internationale, la Suisse va souffrir. D’autant que les tensions commerciales restent vives et que le franc s’est à nouveau apprécié au cours des dernières semaines. L’horlogerie, le tourisme et l’industrie des machines sont déjà fortement touchés. Aucun prévisionniste ne pronostique toutefois une récession, soit un recul du PIB durant deux trimestres consécutifs. Mais ce qui est certain, c’est que la croissance s’annonce moins forte que prévu. Elle devrait tourner autour de 1%. Mais tout dépendra de la propagation de Covid-19 dans le monde.

En chiffres

320 milliards de dollars
Les pertes mondiales en raison de la chute de l’activité économique, estimées par le cabinet Euler Hermes.

4,5%
La croissance de la Chine au premier trimestre 2020. Soit son rythme le plus faible depuis la crise de 2008 (+5%).

28,3 milliards de francs
Le montant des échanges de marchandises (exportations et importations) entre la Suisse et la Chine en 2019. Ce qui fait de ce pays notre 5e partenaire économique.

1000
Le nombre estimé d’entreprises helvétiques actives en Chine.

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