Glencore a versé des millions pour ses relations avec le gouvernement Kabila

EnquêteUne filiale du groupe suisse payait 6 millions de dollars par an à un intermédiaire au Congo, soupçonné de corruption.

Un Congolais transporte des sacs de cuivre et de cobalt dans une mine à ciel ouvert, au sud de Lubumbashi.

Un Congolais transporte des sacs de cuivre et de cobalt dans une mine à ciel ouvert, au sud de Lubumbashi. Image: DAVID LEWIS-A

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Le géant suisse des matières premières pourrait bien se retrouver piégé dans une grande affaire de corruption, instruite par les autorités américaines. Il y a une semaine, le Département de la justice a réclamé des documents à Glencore dans le cadre de l’une de ses enquêtes. Depuis, la nervosité règne sur les marchés.

Le 3 juillet, l’action du groupe a chuté de 14%, avant de regagner sept points. La perte boursière après trois jours reste toutefois abyssale: la capitalisation a reculé de 2,5 milliards de francs. Ce qui semble intéresser les procureurs américains, ce sont les mines de Glencore en République démocratique du Congo (RDC) et les liens de l’entreprise zougoise avec le président Joseph Kabila. «24 heures» et la «Tribune de Genève» ont obtenu la copie d’un contrat confidentiel signé par une filiale congolaise de Glencore et portant exactement sur ce sujet. Son contenu est étonnant.

Le président a le dernier mot

Dans ce document, on découvre que la filiale de Glencore payait 6 millions de dollars par an, depuis le 1er janvier 2013, à une société dirigée par un certain Pieter D. En contrepartie, la société de D. devait fournir un certain nombre de services, dont «l’entretien de relations avec la présidence». Dans l’annexe au contrat, on découvre que la société se chargeait aussi des bonnes relations avec le premier ministre, le ministre des Mines, celui de l’Environnement, des juges ainsi que d’autres personnages clés en RDC.

La société de Pieter D. devait par ailleurs soutenir les projets miniers de Glencore dans des questions administratives: demandes d’exonération fiscale, procédures douanières et obtention de visas, etc. Selon nos informations, ce contrat est resté valable jusqu’en février 2017, quand Glencore l’a résilié.

Les bonnes dispositions du président peuvent être décisives pour les entreprises minières en RDC. Le président Kabila a très souvent le dernier mot sur l’identité du bénéficiaire de telle ou telle concession minière de son pays. Il n’est donc guère surprenant que Glencore ait payé des millions à un intermédiaire entre autres pour «l’entretien de relations» avec Joseph Kabila.

Seulement voilà, il y a un léger problème. L’intermédiaire Pieter D. est accusé de corruption. Il était en effet le bras droit de l’homme d’affaires israélien Dan Gertler au Congo. Tous deux se retrouvent aujourd’hui sur la liste des sanctions américaines. Le Département de la justice des États-Unis reproche à Gertler d’avoir utilisé ses liens d’amitié avec Joseph Kabila pour acquérir des mines et des contrats pétroliers en RDC. L’Israélien nie avoir fait quoi que ce soit d’illégal.

En clair, la filiale de Glencore a payé près de 25 millions de dollars pour l’entretien de bonnes relations en République démocratique du Congo à la société d’un manager aujourd’hui visé par des sanctions américaines.

Plainte pénale en Suisse

Le contrat est explosif car son contenu a été révélé peu après l’action du Département de la justice américain. Selon le «Wall Street Journal», les procureurs américains se concentrent à ce stade sur les liens de Glencore avec Dan Gertler.

En Suisse, l’ONG Public Eye a de son côté déposé une plainte pénale contre des cadres de Glencore en raison des affaires avec Dan Gertler. Selon Bloomberg, l’autorité anticorruption britannique préparerait elle aussi l’ouverture d’une procédure contre le géant suisse des matières premières. Glencore n’a souhaité prendre position ni sur l’enquête américaine ni sur le contrat de sa filiale en RDC. Vendredi, l’entreprise a toutefois racheté pour un milliard de dollars de ses propres actions, notamment pour afficher sa confiance.

Dan Gertler et son bras droit Pieter D. n’ont été placés sur la liste des sanctions américaines qu’en décembre dernier, suite aux révélations des «Paradise Papers». Le contrat entre Glencore et la société de Pieter D. avait été signé il y a cinq ans. À l’époque, le géant suisse pouvait-il savoir que Pieter D. était un intermédiaire à risque?

«Cauchemar» ou «désastre»

Dans le fameux contrat, on peut lire une série de clauses censées empêcher toute corruption. Mais cette précaution était-elle vraiment suffisante? Ou s’agissait-il davantage d’une mesure pour la forme? À l’époque, la proximité de Pieter D. avec Dan Gertler était notoire. Et notre enquête montre que l’entreprise basée à Zoug était au courant de la très mauvaise réputation de Dan Gertler depuis des années et devait mesurer les risques qu’elle prenait en signant un tel contrat.

Dans un rapport des Nations Unies datant de 2001 et portant sur «l’exploitation illégale des ressources naturelles du Congo», le secrétaire général, Kofi Annan, qualifiait les accords passés avec les firmes de Gertler de «cauchemar» ou encore de «désastre» pour le Congo.

En 2005, la Banque mondiale et le parlement congolais ont tiré la sonnette d’alarme quand un consortium, constitué autour de Dan Gertler, a obtenu des licences minières à l’occasion d’un accord secret conclu par le biais de «contacts personnels» et sans appel d’offres public. Le parlement de RDC avait réclamé que le président ne signe pas le contrat. Mais peu après, Joseph Kabila a malgré tout conclu l’affaire. Et la mine a finalement atterri chez Dan Gertler et Glencore.

En mai 2013, un groupe d’experts autour du futur directeur de Credit Suisse Tidjane Thiam et de Kofi Annan avait estimé, dans un rapport détaillé, que cinq contrats avec des sociétés offshore liées à Dan Gertler avaient fait perdre 1,3 milliard de dollars du Congo. (24 heures)

Créé: 09.07.2018, 07h04

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