L’Amérique de Trump brise les tables de la loi du Web

EconomieWashington a mis un terme jeudi à la «neutralité du Net». L’accès à certains sites pourra être surfacturé par les opérateurs télécoms.

À Washington, les manifestations devant le siège de la FCC – et une alerte à la bombe – ont accompagné son vote sur l’abrogation des règles assurant un Internet libre et ouvert Image: Keystone

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La possibilité de surfer sans aucune contrainte sur le grand espace virtuel du Web – une fois payé son accès au réseau – a vécu. L’administration Trump a entériné jeudi la fin de la «neutralité» caractérisant le fonctionnement du réseau Internet. Les multinationales fournissant l’accès matériel au Web – aux États-Unis, des opérateurs télécoms comme Comcast, AT & T ou Verizon – auront désormais la possibilité de moduler la vitesse du débit Internet en fonction du contenu qui passe dans leurs tuyaux. Ils pourront proposer des abonnements dans lesquels l’accès à certains sites et services sera restreint, ou tarifé différemment.

Cette décision a été prise dans la douleur par la Commission fédérale américaine des télécommunications – la FCC. Juste avant le vote de ses rapporteurs, la salle d’audience a dû être évacuée en raison d’une alerte à la bombe. Ce qui illustre les tensions provoquées par ce choix historique.

Son président, Ajit Pai – ancien de Verizon nommé par Donald Trump dès son accession au pouvoir en janvier –, a répété que la réforme vise à combattre «le contrôle étatique» du Net. Une référence à la décision, prise par Barack Obama en 2015, de faire d’Internet un service public mondial. Qu’en est-il vraiment? Le point avec Alexis Roussel, cofondateur de Bity.com, une société de courtage de cryptomonnaie, et président du Parti pirate jusqu’en 2015.

– Quel est l’enjeu de cette fin de la «neutralité du Web»? Qui sont ceux qui veulent y mettre un terme?
– Les grands opérateurs de télécommunications, comme Verizon. L’intérêt pour eux reste de trouver les fonds pour financer ces infrastructures de manière adéquate – en faisant payer les gros fournisseurs de contenu jusqu’au client final. Un exemple? YouTube, sur lequel la terre entière poste et regarde des vidéos. À leurs yeux, YouTube ne paie pas intégralement cette intensité du trafic sur les réseaux, en dehors de ses frais d’accès. Or les exploitants des canaux Internet veulent optimiser financièrement leurs réseaux, en différenciant les vitesses d’accès des sites Internet en fonction de la source et la destination des données. Quand les opérateurs américains mettront en action cette fin de la «neutralité» offerte par le Net, il y a fort à parier que leurs homologues européens et suisses – les Swisscom et autres Cablecom – suivront. D’autant plus qu’ils y trouveraient, eux aussi, leur compte.

– Des motivations très financières et pourtant… les Google, Apple, Facebook et autres Amazon s’y opposent. Pourquoi?
– Ils pourraient bénéficier de cette fin de la neutralité du Web car ils auraient les moyens de peser pour qu’elle soit mise en place en leur faveur. Mais, à mon sens, ce concept reste encore dans l’ADN de leurs patrons et fondateurs. Ce sont des sociétés qui n’ont pas 30 ans et s’il n’y avait pas eu cette neutralité du Net, un Google ne serait jamais devenu un Google…

– Quels sont les moyens pour s’opposer à ce basculement?
– La première manière est juridique. Les procédures intentées par des ONG comme l’Electronic Frontier Foundation – on peut penser aussi à la Quadrature du Net en France – ne vont pas se limiter à ce débat technique. Ce qui est en jeu ici, c’est la libre circulation sur Internet ou l’apparition de discriminations dans l’accès aux réseaux. Le combat – politique – reste d’obtenir la garantie que le réseau que j’utilise ne va pas privilégier un site, par exemple d’information, par rapport à un autre. Pour l’instant cette liberté individuelle numérique ne fait pas partie des droits fondamentaux du citoyen aux États-Unis. Et les rares pays – comme la Hollande – qui ont protégé la neutralité du Net dans leur loi l’ont fait pour des raisons techniques et non pas au nom de la protection de ces libertés.

– Ces ONG ont-elles réellement les moyens de mener un tel combat?
– En réalité elles sont le révélateur d’un mouvement plus profond. Dans un avenir proche, l’activité économique sera réellement centrée sur Internet. Pour bon nombre d’individus – en tout cas la partie non servile de la population – le simple soupçon d’un traitement différencié deviendra alors insupportable. Petit à petit, des réseaux sur lesquels les particuliers s’échangent du contenu en «peer-to-peer» viendront se substituer au Net classique, si ce dernier bascule sous le contrôle de quelques Big Brothers. Ces technologies dites «distribuées» existent déjà - on peut penser au réseau Tor, utilisé par les journalistes des régimes autoritaires. Mais aussi au réseau IPFS utilisé pour sauvegarder des données, ou au système du Bitcoin.

– Et la Suisse dans tout cela? Peut-elle jouer un rôle dans ce combat?
– Elle reste concernée comme tous les autres pays européens, bien sûr, en raison du rôle central que jouent les infrastructures américaines dans la circulation des données sur le réseau Internet mondial. Mais de là à jouer un rôle… cela m’étonnerait. Le Conseil fédéral est totalement à la traîne en la matière, sans aucune prise de conscience des enjeux politiques ou démocratiques de la question. Regardez la façon dont la gestion des pièces d’identité numériques a été attribuée au secteur privé. Regarder la façon dont la nouvelle loi sur le renseignement ou le projet de texte sur les jeux d’argent mettent en place des éléments de censure ou de destruction du réseau, au nom de la lutte contre le terrorisme ou de la protection des «accros» au jeu… (24 heures)

Créé: 14.12.2017, 22h12

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