«La véritable crise viendra d'un embargo sur le pétrole iranien»

Crise diplomatiqueLe responsable de la Chambre de commerce Suisse-Iran à Téhéran relativise les dégâts économiques pour l'Iran, après la remise en cause de l'accord sur le nucléaire.

Sharif Nezam-Mafi, président de la Chambre de commerce Suisse-Iran.

Sharif Nezam-Mafi, président de la Chambre de commerce Suisse-Iran. Image: Georges Cabrera

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La course contre la montre a commencé. Quatre jours après la sortie des États-Unis de l'accord historique conclu en 2015, la France, la Russie, la Chine, la Grande-Bretagne et l'Allemagne continuent d’en défendre le principe. Négocié durant des mois, notamment à Genève et Lausanne, ce «Plan d'action conjoint» – le nom officiel de l'accord, «JCPOA» en anglais – vise à lever la mise au ban économique de l'Iran, en échange d'un engagement de Téhéran à ne jamais chercher à obtenir la bombe atomique. Un accord qui était qualifié de «toxique» par le responsable de la première puissance mondiale, avant même son arrivée au pouvoir.

Afin de sauver ce qui peut l'être, le chef de la diplomatie iranienne Mohammed Javad Zarif entamera samedi une tournée à Pékin, Moscou et Bruxelles. Vendredi, le ministre français de l'Économie et des Finances Bruno Le Maire a appelé les pays de l’Union européenne à refuser la «vassalisation de l'Europe» face au rétablissement d'ici trois mois de sanctions américaines à l'encontre des entreprises européennes – ou suisses – actives en Iran. Des mesures qui menaceraient des groupes comme Total, Airbus, Peugeot ou Renault de poursuites judiciaires aux États-Unis – et d'amendes libellées en dizaines ou en centaines de millions de dollars.

Les questions économiques – réintégration de l'Iran dans les circuits financiers internationaux contre limitation des activités nucléaires – sont au cœur de la crise diplomatique actuelle. Quelle est la situation exacte à Téhéran? Le point avec Sharif Nezam-Mafi, président de la Chambre de commerce Suisse-Iran.

L'Europe peut-elle sauver l'accord entre l'Iran et l'Occident sans les États-Unis? Même si tel était le cas, ses entreprises auraient-elles un autre choix que de se détourner de l'Iran, pour sauver leurs activités aux Etats-Unis?
En tout cas, le monde entier attend aujourd'hui que l'Europe se lève contre ces sanctions extraterritoriales édictées par les États-Unis à l'encontre de toutes les sociétés de la planète actives en Iran – du moins celles voulant encore mettre un pied en Amérique. Téhéran a bien sûr appelé ces derniers jours les responsables européens à concrétiser leurs déclarations de fermeté – qui répondent souvent à des impératifs de communication vis-à-vis de leurs électeurs – et à mettre en place des textes de loi, au niveau européen, pour contrer ces sanctions. Je n'ai cependant pas beaucoup d'espoir sur ce point. À mon avis, les chancelleries européennes feront marche arrière. Le marché iranien n'en vaut pas la chandelle. Elles laisseront, comme par le passé, les dirigeants de leurs grandes entreprises décider seuls. Leur choix ne fait guère de doutes. Ces entreprises ont déjà mis en balance l’espoir que représentait une ouverture du marché iranien avec le risque pesant sur leurs activités actuelles aux États-Unis. Mais cela n'empêche pas de prévoir un mécanisme européen permettant de défendre les entreprises ayant des intérêts en Iran!

«Les chancelleries européennes feront marche arrière»

Si l'Europe s'engage dans ce sens, aura-t-elle les moyens juridiques de protéger les entreprises européennes voulant continuer de faire des affaires en Iran?
Il y a un précédent. Au début des années 80, les États européens avaient su s'élever avec force contre les sanctions mises en place par Washington à l'encontre du consortium de grands industriels européens ayant participé à la mise en place du gazoduc transsibérien en URSS ( ndlr: reliant le gisement gazier arctique d'Ourengoï à Oujhorod, ville à la frontière ukraino-slovaque ). Les mécanismes utilisés alors restent valables. En réalité cependant, toute la question demeure politique et ne sera pas réglée par quelques grands cabinets d'avocats. Est-ce que l'Europe veut s'élever face à l'administration Trump? C'est tout la crédibilité de la construction européenne, appelée de ses vœux par le président Macron, qui est ici en jeu.

«Il ne faut pas compter sur Téhéran pour participer à une renégociation ces deux prochaines années»

L'accord de 2015, cet échafaudage diplomatique complexe, est-il renégociable? Téhéran accepterait-il de participer à l'élaboration d'une nouvelle version?
À mon avis, il ne faut pas compter là-dessus ces deux prochaines années. Avant cela, Téhéran veut d'abord vérifier que le président Trump ait des chances d'être réélu. Si tel est le cas, alors, oui, l'Iran devra – même à reculons – revenir à la table des négociations. Ce pays ne peut être l'otage, tous les quatre ans, d’élections présidentielles américaines. Il aura besoin d'un cadre qui régisse de façon plus stable ses relations avec le monde extérieur. En clair, d'un accord qui soit accepté par les Républicains et le lobby pro-israélien à Washington, ainsi que par l’Arabie saoudite.

«Le risque de traiter avec l'Iran pour les entreprises européennes ou suisses sera pire qu'avant 2015»

Dès cet été, l'Iran redevient le paria économique qu'il était avant 2015?
Ce sera bien pire. Car les entreprises européennes – et suisses – ayant des intérêts en Iran seront identifiées bien plus vite par les équipes chargées de mettre en place les sanctions au sein du Département américain du Trésor, devenues expertes en la matière. Cela conduira leurs responsables à devoir très rapidement choisir s’ils veulent défendre leur implication en Iran devant des tribunaux américains. Ou s’ils sont prêts à abandonner leurs activités aux États-Unis. Encore une fois, je n’ai aucun doute sur leur décision.

Quid de l'impact sur l'économie iranienne? On le dit modéré, l'accord de 2015 n'ayant en réalité jamais été à la hauteur de ses promesses, notamment des 50 milliards de dollars d'investissements étrangers espérés…
L'économie iranienne est en ruine en raison de l'incurie de Téhéran dans la gestion de ses ressources et de la corruption qui règne dans le pays à tous les étages, deux facteurs qui expliquent les neuf dixièmes de ses problèmes… Nullement en raison des sanctions américaines. En ce qui concerne les relations avec l'extérieur, le pays continuera de faire ce qu'il fait depuis des années, en commerçant avec la Chine ou la Russie.

«Il n'y a eu aucun projet d'investissement suisse significatif»

Où en était le retour des sociétés suisses en Iran?
Il n'y a eu aucun projet d'investissement significatif ou emblématique qui ait été signé ces trois dernières années, marquées par de nombreuses visites officielles. En revanche, nous avons reçu un grand nombre de grosses PME qui ont démarré une activité commerciale en Iran.

Quelle est l'attitude de Berne? La consigne sera-t-elle donnée à ses entreprises de fuir l'Iran?
Le SECO (ndlr: Secrétariat d'Etat à l'Économie) reste extrêmement prudent ces derniers jours, dans l'attente, probablement, de décisions concrètes des pays européens. Berne joue cependant depuis longtemps un rôle diplomatique très particulier [ndlr: l'ambassade de Suisse représente les intérêts américains en Iran]. A mon avis, la Suisse conçoit ses relations avec ce pays au-delà du mandat du président Trump. J'en veux pour preuve le maintien de la visite officielle du président Rohani à Berne du 3 au 5 juillet - accompagné d'une délégation de plus de cent personnes, dont de nombreux responsables économiques. Autre nouvelle rassurante du point de vue de l'Iran, la nomination d'un représentant à temps plein par le Swiss Global Enterprise (ndlr: l'office helvétique de promotion des exportations).

La fin de l’accord JCPOA va-t-elle conduire les conservateurs du régime iranien à pousser au redémarrage du programme d’enrichissement nucléaire?
Je doute que ces derniers soient réellement en faveur du redémarrage du programme nucléaire, ce qui conduirait le pays à perdre ses derniers partenaires – Russie et Chine en tête. En dépit des coups de mentons et des bravades destinées à leurs troupes, ils n'iront pas à l'encontre de l'intérêt du pays. Sans compter que, pour l'instant, les dégâts économiques que causera le retour des sanctions ne sont pas aussi importants que ce que rapportent les médias occidentaux. Encore une fois, qu'il s'agisse de la sécheresse ou de la corruption, l'Iran souffre bien davantage de ses propres maux. L'économie du pays va continuer de stagner, de mettre en place des mécanismes de survie comme elle l'a fait depuis des années.

«Téhéran ne pourrait tolérer un nouvel embargo pétrolier»

Quid des ventes du pétrole iranien? Un embargo pourrait-il voir le jour?
Là résiderait la véritable crise. Pour l'instant nous n'en savons rien. Washington n'a donné aucune indication en ce sens. Assurément, Téhéran ne pourrait tolérer un nouvel embargo pétrolier, avec des cargaisons quittant le pays limitées à 1 million de barils par jour, comme c'était le cas avant 2015. La menace de déstabilisation de toute l'économie deviendrait bien trop importante.

Si Téhéran n'obtient pas un nouvel accord avec l'Europe – et reprend ses activités nucléaires – court-on vers une escalade militaire avec Israël et les Etats-Unis?
En dépit des provocations israéliennes, en particulier les frappes contre des objectifs iraniens en Syrie des derniers jours, aucun camp n'a intérêt à voir cette décision évoluer en un conflit militaire, en raison du seul retour de ces sanctions économiques. Cela ne sera pas le cas à Téhéran, du moins tant que les ventes iraniennes de pétrole ne sont pas directement menacées.

«Économiquement, la Russie a tout à gagner de cette situation»

Quel rôle joue Moscou dans cette crise?
La Russie a tout à gagner de la situation. Elle en tirera directement parti, que ce soit au niveau des énormes quantités de céréales qu'elle sera l'une des seules à pouvoir fournir au pays ou de la vente d'avions de ligne, afin de se substituer à (ndlr: la centaine) d’Airbus commandés depuis 2015.

(24 heures)

Créé: 11.05.2018, 21h04

Berne alerte ses entreprises

Mise en garde à destination des entreprises traitant avec l’Iran émise par le Secrétariat d'Etat à l'Economie (SECO), contacté vendredi.

Berne fait savoir «sa préoccupation» face au retour de sanctions américaines. Comme par le passé, ces dernières, peuvent avoir «un impact économique sur les sociétés suisses» impliquées en Iran. La situation «accroît l’incertitude juridique, en particulier pour les intermédiaires financiers.»

Le SECO note cependant que la situation légale en Suisse en ce qui concerne l'Iran «ne change pas», après la décision américaine de réinstaurer un régime de sanctions à l'encontre de la République islamique. La Suisse «continue d'appliquer toutes les dispositions contenues dans la résolution 2231 des Nations-Unies.»

Pour rappel, la nouvelle ordonnance fédérale prenant en compte l'assouplissement du régime de sanctions américaines contre l'Iran à la suite de l'accord de 2015 était entrée en vigueur le 17 janvier 2016.

P.-A.SA.

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