Les prix des lunettes de vue vont chuter car très exagérés

OptiqueLes lunettes low cost écoulées sur le web peuvent être jusqu’à 5 fois moins chères qu’en magasin.

Une monture de marque fabriquée 10 francs en Chine peut être revendue 300 francs en Suisse. Une situation similaire pour les verres.

Une monture de marque fabriquée 10 francs en Chine peut être revendue 300 francs en Suisse. Une situation similaire pour les verres.

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L’achat de lunettes, c’est souvent la soupe à la grimace. Demandez autour de vous, les réponses vont fuser: «C’est un scandale les prix demandés»; «Les verres sont tellement chers»; «J’ai payé plus de 1000 francs mes nouvelles lunettes progressives, une folie.» Tout cela risque de changer, car la lunette low cost vendue sur le web débarque en Suisse.


Encadré: Ce lunetier qui se bat au nom de l’éthique


Pendant longtemps, les juteuses marges du secteur n’ont pas été remises en question. L’îlot de cherté suisse jouait à plein. Résultat, les marques et les distributeurs, tel EssilorLuxottica, en ont largement profité. Toutes les bonnes choses ont une fin. Aujourd’hui, les lunettes vendues à prix cassé sur internet – jusqu’à 5 fois moins chères qu’en magasin – bouleversent la donne.

Il est vrai que la lunette demeure un commerce lucratif. «Il est plus rentable de vendre des lunettes que de la cocaïne», lâche, avec humour, Pierre Wizman, cofondateur du site de vente en ligne Polette. Une monture de marque fabriquée 10 francs en Chine peut être revendue 300 francs en Suisse. Idem pour les verres. «Plus de 80% des verres et montures sont fabriqués à bas coût en Asie», rappelle un opticien soucieux d’anonymat. De telles marges ne peuvent plus se justifier.

Les options vont souffrir

Face à la concurrence du web (VIU, Lunettes Pour Tous, Sensee, Polette, etc.), les opticiens risquent de souffrir. «Effectivement les parts de marché se redistribuent et certains petits acteurs pourraient disparaître, particulièrement les indépendants qui n’ont pas les moyens d’investir dans les outils digitaux», constate Marc-Etienne Berdoz, fondateur de Berdoz Vision Audition.

Cela pourrait s’avérer être un tsunami. En Suisse, le marché de l’optique est extrêmement fragmenté. Si la présence de géants de l’optique est marquée, les opticiens indépendants restent nombreux. «Ces derniers représentent environ les deux tiers des quelque 1050 magasins d’optique du pays, observe Dominic Ramspeck, porte-parole de l’association faîtière Optiquesuisse. Ils réalisent environ la moitié du chiffre d’affaires annuel du secteur, qui s’élève à 1,3 milliard de francs.» Sur ces 700 magasins spécialisés indépendants, à peu près 150 se trouvent en Suisse romande. Tous ne survivront pas.

En vérité, les professionnels de l’optique se retrouvent déjà sous pression. Dans le secteur, les tarifs ont reculé d’une quinzaine de pour-cent depuis 2015. Le tourisme d’achat engendré par la hausse du franc et la transparence des prix offerte par internet fait sentir ses effets. Et cela ne fait que commencer! Alors que les fins de mois deviennent parfois difficiles, les consommateurs sont de plus en plus friands de bonnes affaires.

Zoom sur Polette. La jeune entreprise écoule ses lunettes low cost en ligne en Suisse. «On vend pour moins de 70 francs des montures en titane que l’on trouve généralement à 400 francs dans le commerce», relève Pierre Wizman. Même chose pour les verres. «On propose quatre gammes de verres qui vont de 15 à 100 francs la paire, toutes options comprises, la plus chère étant réservée aux très fortes corrections.» De quoi être équipé en bésicles pour moins de 180 francs.

Les affaires semblent tourner. «Nous sommes en moyenne à plus de 200 commandes par jour en provenance de Suisse, pour un taux de croissance de près de 40% cette année.» Conscientes du danger, les grandes chaînes ont commencé à s’adapter. «Nous avons aussi une offre low cost à 69 francs, une monture et deux verres, pour une correction simple, précise Marc-Etienne Berdoz. Pour des verres progressifs avec la monture, il faut compter 269 francs.» Le groupe Visilab surfe aussi cette vague depuis l’année dernière avec sa filiale + Vision. «En premier prix, vous pouvez trouver une lunette complète avec verres progressifs pour 149 francs, et pour 49 francs avec des verres simples», détaille Daniel Mori, président de Visilab. Mais cela reste des modèles d’entrée de gamme. La facture pour les verres grimpera si l’on ajoute les options antireflet et autres traitements protégeant des rayures.

Les vendeurs à bas prix sur le web font-ils peur aux chaînes? «Je ne dis pas que ce n’est pas une menace, mais leur part de marché reste aujourd’hui faible», répond Marc-Etienne Berdoz. Fer de lance de la concurrence en ligne, Pierre Wizman se veut confiant. «Enregistrant en moyenne 4500 commandes par jour, nous écoulons entre 8000 et 12'000 lunettes quotidiennement en Europe.» En 2018, Polette a réalisé un chiffre d’affaires de plus de 50 millions d’euros. «On fait notre marge sur le volume», poursuit-il.

Internet et magasins

Les géants de l’optique classique doutent d’un modèle essentiellement basé sur l’internet. «Je ne crois pas au commerce de lunettes strictement en ligne à long terme, souligne Daniel Mori. Les clients ne veulent pas faire 100 kilomètres pour régler leurs lunettes. Seule une proposition web couplée avec un réseau complet de magasins, proposant lunettes, lentilles et examens de vue, est viable.» Dans cet esprit, + Vision lancera son site low cost «entre fin 2020 et début 2021».

Marc-Etienne Berdoz va dans le même sens. «Nous allons proposer dès l’année prochaine un concept de «web to store», où le client pourra faire son achat par internet et venir faire les réglages en magasin.» Pour lui, la patte de l’opticien demeure indispensable, tant l’achat de lunettes est un acte complexe difficile à digitaliser. «Le réglage des lunettes est sensible, il dépend de la position sur le nez, de la posture de la personne, ce qui s’avère décisif pour le centrage des verres.»

Cela serait particulièrement vrai pour les verres progressifs, qui corrigent avant tout la presbytie, mais peuvent aussi rectifier la myopie, l’hypermétropie et l’astigmatisme. «Nous ne vendons pas de verres progressifs en ligne chez Visilab, car ces produits de haute technologie nécessitent un contact direct avec l’opticien pour obtenir un résultat de qualité», ajoute d’ailleurs Daniel Mori.

Marc Wizman voit les choses autrement. Ses clients passent leur commande directement sur le web, en entrant les paramètres de l’ordonnance rédigée par un ophtalmologue ou un opticien. «Des tests réalisés par les télévisions françaises et belges ont démontré la qualité de nos produits.» Tout semble rouler, donc.


Ce lunetier qui se bat au nom de l’éthique

Une petite échoppe nichée dans le quartier de Plainpalais à Genève: Lunetterie des Rois. Ce qui frappe au premier abord, ce sont les vitrines et les rayons dans lesquels il n’y a pas trace de Rayban et autres Gucci. «Je ne vends que des lunettes de créateur, originales et produites par des lunetiers européens», souligne Paul Trunz, le patron opticien.

Un pari fort à l’heure de la globalisation. «Je m’assure personnellement de la provenance des montures et nos verres sont fabriqués en Suisse, explique-t-il. J’ai visité encore récemment une usine en Allemagne.» Paul Trunz vante les mérites de ses fournisseurs basés dans l’arc jurassien, qui travaillent avec le label Origine France Contrôlée. «Rien à voir avec le made in Italy apposé dans des usines chinoises sur certaines montures de marque.» L’opticien est dans l’air du temps: il travaille avec éthique, la durabilité chevillée au corps.

Amour du vintage

Paul Trunz s’est spécialisé dans le vintage. Un segment de niche lui permettant de résister à la concurrence du web. Il ne rechigne pas à faire les greniers d’usines pour dénicher des montures fabriquées il y a 40 ou 50 ans, qu’il affine en les polissant et en les rhabillant. «Pour une lunette vintage, le client déboursera en moyenne 300 francs, verres compris, confie-t-il. Un prix largement inférieur à celui des grandes chaînes, dont les tarifs sont souvent très élevés, hormis leurs produits d’appels low cost.»

Qui sont ses clients? Il y a pas mal de jeunes de 18 à 25 ans à la recherche d’une monture branchée. Mais pas seulement. Banquiers privilégiant les montures classiques, graphistes à la recherche de lignes épurées ou littéraires aux besicles aux formes rondes ou ovales, les clients affluent dans la boutique. «Les gens ont de plus en plus de peine à faire des choix et sont à la recherche d’un conseil sur mesure, relève-t-il. Il faut cerner ce qui transpire de leur personnalité pour proposer la bonne monture.»

Sa réputation est solide. Il fournit même le monde du spectacle. «André Dussolier sur le tournage de la série «Cellule de crise» porte une de mes lunettes», précise-t-il. Lui porte une paire de Marwitz 1954 grise sur le nez. Tout un symbole.

Créé: 10.11.2019, 18h02

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