Les scientifiques contestent la toute-puissance d’Elsevier

RechercheL’Union européenne attribue un mandat de surveillance sur l’édition scientifique au leader mondial de ce marché. Branle-bas!

Sur le marché des publications scientifiques, les enjeux économiques sont énormes. Selon une étude, les dépenses des universités et autres grandes écoles en revues de ce type s’élèvent à quelque 10 milliards de francs par an dans le monde.

Sur le marché des publications scientifiques, les enjeux économiques sont énormes. Selon une étude, les dépenses des universités et autres grandes écoles en revues de ce type s’élèvent à quelque 10 milliards de francs par an dans le monde. Image: DR

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Dans le monde entier, les milieux académiques et les chercheurs se mobilisent pour combattre la domination écrasante du groupe néerlandais Elsevier sur le marché lucratif de l’édition scientifique. Depuis plus d’une dizaine d’années!

Dans cette lutte, une solution semble faire l’unanimité: l’«open access» ou «open science». C’est-à-dire l’accès libre et gratuit à toutes les publications sur des recherches financées par des fonds publics. La Commission européenne voulait atteindre cet objectif dès l’an prochain, grâce à son fameux plan S. Mais, finalement, Bruxelles fâche tout le monde. La Commission vient tout juste d’ériger le leader mondial du marché en gardien du libre accès!

En tant que sous-traitant, Elsevier s’est en effet vu confier la surveillance de la bonne application du plan S. Ce mandat suscite l’indignation parmi de nombreux chercheurs. «Il est regrettable que ce contrat ait été attribué à une entreprise comme Elsevier. Cette situation crée un réel conflit d’intérêts», alerte Matthias Egger, président du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS). Les chercheurs, membres de la Société mathématique de France, s’expriment dans le même sens: «Ce conflit d’intérêts est aggravé par l’emprise excessivement importante d’Elsevier dans certains secteurs de l’édition scientifique.»

L’été dernier, Jonathan Tennant, paléontologue au Collège impérial de Londres, s’est associé à Björn Brembs, neurobiologiste à l’Université de Regensburg, pour dénoncer la mission confiée à Elsevier auprès des autorités anticartellaires européennes. Le scientifique britannique a ajouté à cette action une plainte auprès de l’Ombudsman européen, soutenue par plus de 1100 signataires.

Dans cette affaire, les enjeux économiques s’avèrent énormes. Actuellement les dépenses des universités et autres grandes écoles en revues scientifiques s’élèvent à quelque 10 milliards de francs par an dans le monde, selon une étude de la société francilienne Axoma Consultants, publiée en décembre 2017. Elsevier prouve en outre sa puissance financière en s’octroyant entre 36% et 37% de marge bénéficiaire, selon le quotidien britannique «The Guardian». Elles se révèlent donc supérieures à celles de GAFA comme Apple, Google ou Amazon.

Dans les comptes de l’EPFL

La force de frappe d’Elsevier se retrouve aussi dans les comptes de l’EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne): l’établissement dépense en moyenne plus d’un million de francs par an pour les publications (journaux uniquement) d’Elsevier, soit 40% des dépenses totales l’an dernier pour les abonnements à des journaux.

Sans renier la portée de ses intérêts, Elsevier défend la pertinence de son offre: «Notre entreprise reste très attachée aux principes de l’open science. La recherche devrait être ouverte, collaborative et transparente. Nous nous alignons donc sur les positions de l’ensemble de la communauté de la recherche, à laquelle nous appartenons. C’est pourquoi nous recevons 1,5 million de nouveaux articles chaque année. Un nombre en croissance constante parce que les chercheurs veulent apparaître parmi les 400'000 nouvelles publications que nous acceptons chaque année.»

L’Université de Californie a annoncé au début du mois de mars la résiliation de toutes ses souscriptions à des publications d’Elsevier. Cette décision laisse augurer un coup de colère aussi bref que bruyant ou un divorce douloureux pour les bibliothèques de cette institution. Comme celle de nombreux opérateurs téléphoniques, l’offre de l’éditeur d’Amsterdam se vend en effet sous une forme groupée. En l’occurrence elle comprend presque 3000 revues et coûte plusieurs millions de dollars chaque année à l’Université de Californie.

«Système corrompu»

Le marché de l’édition scientifique est en plus souvent perçu comme un vecteur de gaspillage des deniers publics. Le chercheur est, il est vrai, souvent payé par une institution académique, elle-même souvent financée par les pouvoirs publics. Et la haute école paye l’éditeur accordant à son chercheur de la place dans les colonnes de sa revue scientifique, imprimée ou électronique, voire les deux. Simultanément les bibliothèques des grandes écoles souscrivent aux abonnements de ces mêmes éditeurs.

«Face aux gros éditeurs, s’octroyant de lourdes marges, les sciences du vivant, de l’environnement ou de l’ingénierie me paraissent plus exposées à divers abus, du fait d’une plus grande demande en visibilité dans ces domaines», observe Yannick Rochat, docteur en mathématiques appliquées aux sciences humaines et sociales et chercheur à l’Université de Lausanne.

Les professionnels de la recherche scientifique, il faut le savoir, exercent leurs activités dans un état permanent de dépendance, en termes de publicité et d’accès au travail de leurs confrères. «Les chercheurs sont les premiers à être partagés entre la volonté de se débarrasser d’un système corrompu et celle de le maintenir en place, car il fait partie intégrante de l’économie de la réputation», constate Martin Vetterli, président de l’EPFL.

Les revues scientifiques développent donc leurs prestations sur un marché aussi captif que lucratif. D’autant plus lorsque l’accès aux publications reste limité. «Si des recherches financées avec de l’argent public et pouvant sauver des vies ne sont pas facilement accessibles, c’est problématique», précise Yannick Rochat. À ce jour, pas plus de la moitié des résultats provenant de recherches financées par le FNS n’est en libre accès gratuit.


Crédibilité menacée

Un autre démon torture le marché de l’édition scientifique depuis plus de dix ans: les revues dites prédatrices ou frauduleuses. «Celles-ci inquiètent de plus en plus la communauté scientifique. Et même toute la société! Il y a en effet un consensus général sur le fait que le comportement de leurs éditeurs constitue une menace pour la crédibilité de la recherche», prévient le président du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS), Matthias Egger.

Mais comment fonctionne ce processus de prédation? Des dirigeants de publications pseudoscientifiques multiplient souvent les e-mails à l’intention de chercheurs pour qu’ils leur livrent les résultats de leurs derniers travaux. Paradoxalement, ils stimulent la demande en réduisant la qualité de l’offre. En renonçant notamment, tout ou partie, aux contrôles par les pairs (voir ci-dessus). «C’est un désastre pour la science», avait averti l’été dernier l’ombudsman de l’Université de Heidelberg, Joachim Funke.

P. RK.

Créé: 01.04.2019, 08h01

Histoire, prestige et longévité

Les plus prestigieuses revues scientifiques se révèlent souvent ancrées dans l’histoire. Les deux premiers spécimens de ces publications ont d’ailleurs vu le jour à Londres et à Paris la même année: 1665. Respectivement: «Philosophical Transactions of the Royal Society» et «Le Journal des savants». Leader mondial actuel du marché de l’édition scientifique, le groupe néerlandais Elsevier existait déjà sous sa forme actuelle en 1880.

Voici quelques-unes des revues scientifiques actuellement les plus connues:


  • «Nature»,édité par la société Springer Nature

  • «Science»,édité par American Association for the Advancement of Science

  • «The Lancet»,édité par Elsevier

  • «Cell»,édité par Elsevier

  • «Scientific American»,édité par Springer Nature



P.RK

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