Philip Morris tente de se frayer un chemin vers l’OMS

CigarettesLes cigarettiers veulent que soient reconnues les vertus de l’e-cigarette dans la lutte contre la dépendance au tabac.

Le vapotage concerne aujourd’hui jusqu’à 20% des fumeurs dans les pays développés.

Le vapotage concerne aujourd’hui jusqu’à 20% des fumeurs dans les pays développés. Image: REUTERS

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«Ils sont l’antivérité.» La petite phrase du Dr Vera da Costa e Silva, chef du secrétariat de la Convention cadre pour la lutte antitabac (FCTC) de l’OMS, sur le lancement de la Fondation pour un monde sans fumée par Philip Morris International (PMI) l’année dernière, montre que la hache de guerre est loin d’être enterrée entre les cigarettiers et l’Organisation mondiale de la santé. L’avènement de l’e-cigarette, censée être moins nocive que la cigarette classique, peine à faire bouger les lignes de front. L’industrie de la cigarette ne sera pas intégrée aux discussions visant à combattre le tabagisme.

En marge de la 8e édition de la FCTC, qui a débuté hier à Genève, PMI veut faire entendre sa voix. Les participants à la conférence vont examiner les résultats obtenus dans la lutte contre le tabagisme et «les stratégies pour lutter contre l’émergence de nouveaux produits du tabac et l’ingérence de l’industrie du tabac dans les efforts de lutte antitabac».

Sans surprise, à l’instar de ses pairs, Japan Tobacco International et British American Tobacco, PMI n’est pas le bienvenu. Un regret pour Moira Gilchrist, vice-présidente de la communication scientifique de ce géant du tabac: «Cette 8e édition est historique, car pour la première fois toute la gamme des nouveaux produits sans fumée développés depuis trois ans peut être évaluée.»

Technologies pour chauffer le tabac sans le brûler, vapotage d’un liquide contenant de la nicotine mais pas de tabac, les mécanismes high-tech gagnent en importance. Ces procédés auraient un avantage de poids par rapport à la clope classique: ils seraient moins cancérigènes. «Nous pensons que nos produits réduisent de manière dramatique les risques pour la santé par rapport aux cigarettes traditionnelles», affirme Moira Gilchrist.

Une conclusion qui n’est cependant pas acceptée par tous les scientifiques. La polémique est même vive sur les produits de type Iquos, Glo ou encore Ploom, qui chauffent le tabac plutôt qu’ils ne le brûlent. Dans «Médecine Hygiène», le Dr Bertrand Kiefer rappelle qu’une étude publiée en 2017 par une équipe de chercheurs de la Polyclinique médicale universitaire de Lausanne et de l’Hôpital de l’Île, à Berne, «montre un rejet, en particulier via un processus de pyrolyse, de substances aussi nocives que celles émises par la cigarette normale». La question reste donc ouverte. À l’inverse, le vapotage classique sans tabac, à l’aide d’un dispositif conçu pour inhaler la vapeur produite par un liquide composé de propylène glycol, d’arômes et de nicotine, ne semble pas faire polémique. Vapoter serait 95% moins dangereux que de fumer.

Ces nouveaux modes de s’en griller une ont la cote. Selon «L’Express», le vapotage concernerait aujourd’hui de 10 à 20% des fumeurs réguliers, en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis notamment.

Les revenus de PMI confirment cette tendance. En 2017, ces nouveaux produits représentaient 13% des ventes du groupe, alors qu’ils vont compter à hauteur de 16% cette année. «Nous tablons sur 38% à l’horizon 2025», précise Livio Vanghetti, vice-président partenariat global et coopération de PMI.

Philip Morris International souhaite faire du vapotage son allié pour que la planète cesse de fumer. «Il n’y a que 2,5% des fumeurs qui arrêtent de fumer par an», détaille la scientifique de PMI. À ce rythme, il faudrait au moins 100 ans pour que la fumée soit vaincue. Dès lors, il sera utile de trouver des moyens de substitution pour que les populations trouvent la force et l’envie de tourner le dos à leur addiction. «Nous pouvons changer le futur pour le milliard de fumeurs actuels», souligne Moira Gilchrist. Pour Livio Vanghetti, les aspects moraux liés à l’usage de la nicotine prennent le dessus dans les discussions autour du vapotage. Lui met en avant le fait qu’il s’agit d’une alternative crédible à la fumée.

Le FCTC voit la problématique sous un autre angle. La Fondation pour un monde sans fumée de PMI ne serait qu’un leurre: «La création de la fondation s’inscrit dans une stratégie PMI plus large visant à garantir que la réglementation sur les nouveaux produits du tabac produits soit faible, voire inexistante… les déclarations publiques de la fondation s’inscrivent parfaitement dans la stratégie de l’industrie du tabac, qui consiste à vendre de nouveaux produits tout en continuant à vendre des cigarettes.» Les stratégies suivies par les cigarettiers dans les pays émergents seraient la preuve de ce double discours. L’usine de cigarettes que PMI vient d’ouvrir en Tanzanie? «Nous travaillons d'arrache-pied pour convertir nos usines et nos clients aux produits sans fumée, répond Moira Gilchrist. Mais nous devons aussi assurer un retour sur investissement à nos actionnaires.» Bref, la transition va prendre du temps.


«La puissance de feu des cigarettiers nous dépasse»

Huitième Conférence des États parties à la Convention de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) pour la lutte contre le tabagisme. Ce grand rendez-vous onusien, qui dure une semaine, se tient à Genève jusqu’à samedi. Même si la Confédération n’y assiste que comme observatrice, son importance ne peut être ignorée, plusieurs grands groupes industriels du tabac étant actifs en Suisse, comme Philip Morris, British American Tobacco et Japan Tobacco International.

Philip Morris, présent à Lausanne et Neuchâtel, a fondé l’an dernier la Fondation pour un monde sans fumée, «une organisation indépendante, à but non lucratif et visant à accélérer les efforts mondiaux pour diminuer les décès dus au tabac», selon la firme. Vera Luiza da Costa e Silva, secrétaire de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), se montre réservée. Elle précisait (le 16 octobre 2017): «Philip Morris finance entièrement cette fondation. Et la dote d’un budget annuel plus de huit fois supérieur à celui de notre convention.»

À l’évidence, le fabricant de cigarettes semble développer des ambitions de contrôle dans le combat contre le tabagisme.

Jean-Paul Humair, médecin directeur du Cipret (Centre d’information pour la prévention du tabagisme) de Genève, s’en inquiète: «Je pense que les moyens financiers de la CCLAT, de l’OMS, ainsi que de nombreuses institutions et associations contre le tabagisme s’avèrent nettement inférieurs à ceux des multinationales du tabac. Nous ne luttons pas dans la même catégorie. La puissance de feu des cigarettiers nous dépasse complètement.»

La situation en Suisse est singulière. Ainsi, il n’existe pas de loi fédérale déterminant des limites d’âge dans la vente de cigarettes. «Le Canton de Genève n’a même pas encore légiféré sur ce sujet. Le Conseil d’État vient juste d’adresser, il y a un mois, un projet de loi au Grand Conseil. Il prévoit une interdiction de vendre des cigarettes et des produits assimilés à des mineurs», relève Jean-Paul Humair. La vente de clopes aux mineurs est interdite dans les cantons de Vaud et du Valais. Et contrairement à certains de nos voisins européens, la Suisse refuse toujours d’introduire les paquets dits «neutres», sans mention de la marque.

Philippe Rodrik (24 heures)

Créé: 01.10.2018, 19h11

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