Renault, Peugeot et Citroën ont fait gonfler la facture

Pièces détachéesLes constructeurs français ont eu recours au même algorithme pour augmenter le prix de dizaines de milliers de pièces de rechange. Gain estimé: 1,5 milliard d’euros sur dix ans.

Image: Keystone

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Le volant d’une Peugeot 208 qui passe de 156 euros à 399 euros. Une poignée de porte d’une Renault Laguna dont le prix quadruple presque, à 74 euros. Ou l’airbag latéral d’une Citroën Xsara qui explose de 192 euros à 282 euros.

Ces trois exemples illustrent les hausses massives de prix pratiquées par les groupes Renault et PSA Peugeot Citroën sur des dizaines de milliers de pièces détachées, à partir de la fin des années 2000. Une manœuvre qui a permis aux deux géants de l’automobile d’empocher un total de 1,5 milliard d’euros supplémentaire au cours de la dernière décennie au niveau mondial.

C’est ce que révèlent des documents confidentiels obtenus par le journal en ligne français Mediapart, qui les a partagés avec le réseau European Investigative Collaborations, le quotidien belge «De Standaard», ainsi que «24 heures» et la «Tribune de Genève». À l’origine de ces augmentations de prix, un logiciel sophistiqué commercialisé par le cabinet de conseil Accenture. Le principe: plutôt que de se baser sur le coût de revient d’une pièce pour fixer son prix de vente, l’algorithme détermine le montant maximum qu’un client est psychologiquement prêt à débourser (lire encadré).

Les pièces détachées constituent une source importante de bénéfices. Selon nos documents, elles représenteraient entre «9 et 13% du chiffre d’affaires» des constructeurs, mais «jusqu’à 50% de leurs revenus nets». C’est dans ce contexte que Laurent Boutboul, consultant français et expert en optimisation des profits industriels, a développé en 2006 un algorithme baptisé Partneo, permettant d’optimiser le prix de vente des pièces dites «captives» ou «semi-captives», soit celles sur lesquelles il n’y a pas ou très peu de concurrence.

Un «prix de la profitabilité»

Renault est l’un des premiers à se laisser tenter par cette offre alléchante. Les résultats sont si spectaculaires que l’opération a reçu en 2008 le «Super Award de la profitabilité», une récompense interne du programme le plus rentable de l’année. Selon nos informations, Partneo a permis à Renault d’augmenter de 15% en moyenne le prix de ses pièces captives, ce qui lui a rapporté 102 millions d’euros supplémentaires par an. Soit un gain cumulé de plus de 800 millions d’euros à ce jour. Contacté, Renault conteste ces chiffres, sans en avancer d’autres: «Ils ne correspondent pas aux données dont nous disposons, et qui sont confidentielles par nature.»

Les documents ne livrent pas d’indication spécifique par pays, mais il y a tout lieu de penser que les automobilistes suisses et leurs assurances ont aussi été touchés par les hausses préconisées par le logiciel Partneo. Les deux groupes français représentent 12% des voitures mises en circulation en Suisse l’année dernière.

Les représentants de Renault en Suisse n’ont pas réagi à nos demandes. PSA Suisse n’a pas souhaité faire de commentaire ni indiquer la valeur des pièces importées dans notre pays. Le groupe souligne que son objectif est «bien évidemment de rester concurrentiel sur le marché suisse avec des pièces de qualité».

Ce logiciel visant à maximiser les profits peut être perçu comme discutable d’un point de vue éthique, mais il n’a rien d’illégal en soi. En revanche, les méthodes utilisées par Accenture, la société qui le commercialise, soulèvent des questions.

Procédure civile en France

C’est l’inventeur du logiciel lui-même qui le dit. Laurent Boutboul s’estime lésé par Accenture qui a racheté sa société en 2010. Il a intenté une procédure civile devant le Tribunal de commerce de Paris contre Accenture, Renault et PSA. Le plaignant les accuse d’avoir utilisé son algorithme pour coordonner des hausses de tarifs entre plusieurs constructeurs, ce qui enfreindrait les lois de la concurrence. Les documents reçus par Mediapart proviennent de cette procédure judiciaire. Contacté par l’intermédiaire de son avocat, Laurent Boutboul a refusé de commenter la procédure en cours.

Que s’est-il passé? Forts du succès auprès de Renault, les commerciaux d’Accenture ont décidé de démarcher le groupe PSA. L’un d’eux a écrit à une responsable des pièces détachées du groupe en lui promettant une hausse des prix comprise entre 10 et 20%. «Comme évoqué au cours de nos précédentes rencontres, ces ratios viennent d’expériences récentes avec des constructeurs automobiles généralistes», écrit-il.

Le problème, et le soupçon d’entente sur les prix, vient du fait qu’Accenture a révélé que ce client précédent était Renault. Dans une présentation commerciale réalisée pour PSA au début de 2010, le cabinet de conseil indique que son projet avec Renault a reçu le «Super Award profitabilité», photo du trophée à l’appui. Accenture répond qu’il «n’échange pas d’informations sensibles et/ou confidentielles entre ses clients» et qu’il respecte «ses obligations légales et contractuelles». Renault assure pour sa part ne s’être engagé dans aucune coordination, de quelque forme que ce soit, avec PSA.

Cette défense est contredite par le témoignage écrit d’un ancien salarié de la société de Laurent Boutboul. Selon lui, Accenture aurait proposé à la personne responsable des pièces de rechange chez PSA, saisie de doutes «quant au potentiel de gains», de rencontrer son homologue de Renault. Peu après, toujours selon ce témoin, une responsable de PSA aurait confirmé que le contact avait bien eu lieu et qu’ils avaient eu un «retour très positif».

Coïncidence: selon un document confidentiel d’Accenture, PSA a finalement réalisé, grâce au logiciel Partneo, une hausse moyenne de 15% sur ses pièces captives, soit exactement la même que celle réalisée auparavant chez Renault. Ce qui a rapporté 110 millions d’euros par an à PSA, soit un gain cumulé de 675 millions d’euros à ce jour. Renault affirme que le «contact» avec PSA décrit par le témoin «n’a jamais été organisé ou pris». Accenture et PSA démentent eux aussi toute coordination, sans répondre précisément sur l’existence du «contact» entre les deux constructeurs.

«Une enquête mérite d’être conduite»

Pour appuyer ses accusations d’entente sur les prix, Laurent Boutboul a commandé une consultation à l’une des plus éminentes spécialistes françaises: Emmanuelle Claudel, professeure agrégée de droit de la concurrence à l’Université Paris II Panthéon-Assas. Les conclusions de son rapport de 46 pages sont limpides: «Les éléments transmis à la soussignée, qui devront être complétés, permettent donc de raisonnablement suspecter l’existence d’une entente horizontale de prix entre les sociétés Renault et PSA ainsi que la société Accenture, prise en qualité de facilitateur.» La professeure ajoute qu’«une enquête mérite d’être conduite» par la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne.

Contacté, son pendant suisse, la Commission de la concurrence (Comco), n’a pas souhaité prendre position. Mais si l’entente entre les constructeurs devait être avérée et que des hausses de prix ont touché les consommateurs suisses, le droit helvétique serait applicable. «Et cela même si les entreprises concernées se trouvent à l’étranger, estime Vincent Martenet, professeur à l’Université de Lausanne et ancien président de la Comco. Le Tribunal fédéral a rendu l’automne dernier un arrêt dans ce sens qui concernait des entraves à l’importation de voitures BMW en Suisse.»

(24 heures)

Créé: 31.05.2018, 18h17

Comment fonctionne le logiciel Partneo

Il fut une époque où le prix des pièces de rechange était basé sur le coût de revient multiplié par un coefficient.

Mais les constructeurs français Renault et PSA ont désormais recours à la «valeur perçue», soit le prix maximal qu’un client est prêt à payer pour un produit.
Concrètement, les pièces sont pesées, mesurées, photographiées. Grâce à un algorithme sophistiqué, celles qui sont similaires sont regroupées. Le prix des pièces est augmenté, de sorte à s’approcher du composant le plus cher de la «famille». Sans que le client ne s’en offusque puisque les éléments sont de taille et d’allure semblables.

Le logiciel est également conçu pour dissimuler la hausse globale des prix. Partneo augmente les tarifs d’environ 70% des pièces (en général les plus vendues), les baisse pour 20% d’entre elles et ne change rien pour les 10% restants. Vu les dizaines de milliers de pièces concernées et les multiples variations de tarifs, impossible pour les clients et les autorités de surveillance de s’y retrouver.

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