Une fuite révèle le goût d’UBS et Credit Suisse pour les Bahamas

Bahamas LeaksLes deux banques font partie des plus gros créateurs de sociétés boîte aux lettres ces dernières décennies. Et elles sont toujours très actives.

Les Bahamas sont régulièrement montrés du doigt pour leur manque de transparence.

Les Bahamas sont régulièrement montrés du doigt pour leur manque de transparence. Image: Getty

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A une heure de vol seulement de Miami, les Bahamas offrent sable et palmiers, mais aussi discrétion et confidentialité. Ce qui vaut à la place financière d’y avoir mauvaise réputation. Le GAFI, un organisme international de lutte contre le blanchiment, a constaté en 2014 des manquements en matière de surveillance et de gestion des risques.

Aujourd’hui, une fuite de données provenant du Registre du commerce local dévoile les prestataires financiers les plus actifs aux Bahamas. Ces 25 dernières années, des centaines de banques, cabinets d’avocats et fiduciaires y ont créé des sociétés et servi d’intermédiaire entre leurs clients et les autorités bahamiennes. UBS et Credit Suisse figurent tout en haut du classement.

Depuis 1990, plus de 175'000 sociétés ont été enregistrées aux Bahamas. Plus d’une sur dix l’a été par UBS ou Credit Suisse. Les deux banques suisses, ou leurs filiales, ont créé plus de 9500 sociétés chacune. Ce qui leur vaut de figurer à la deuxième et la troisième place des plus gros utilisateurs de sociétés aux Bahamas. La première place est trustée par Mossack Fonseca, le cabinet d’avocats au cœur des Panama Papers.

Pic spectaculaire en 2005

L’activité des banques suisses a connu un pic spectaculaire en 2004 et 2005, juste avant l’entrée en vigueur du premier accord sur la fiscalité de l’épargne entre la Suisse et l’Union européenne. Pour échapper à cette taxe, beaucoup de clients étrangers ont choisi de transférer leur argent en Suisse au nom d’une société offshore. Durant cette période, 37% des nouvelles sociétés aux Bahamas ont été créées par un intermédiaire suisse. Parmi les banques qui ont été ou sont toujours actives, bien qu’à un niveau nettement moins élevé, figurent Pictet, Julius Bär et Lombard Odier.

Une société offshore n’est pas illégale en soi et peut avoir des buts légitimes dans le domaine de la gestion de fortune par exemple. Mais elle peut aussi servir à frauder le fisc ou blanchir de l’argent.

Ces dernières années, certains établissements suisses ont cessé de créer des sociétés aux Bahamas. Parmi eux, Julius Bär et la filiale suisse de Crédit agricole. La maison mère de cette dernière a décidé dès 2010 de se retirer de tous les paradis fiscaux non coopératifs. A l’inverse, UBS et Credit Suisse figurent toujours en 2015 dans le top 3 des intermédiaires ayant installé le plus de sociétés bahamiennes.

Bahamas bon marché

«Nous ne vendons pas activement de sociétés offshore», réagit un porte-parole d’UBS. Les sociétés créées aux Bahamas serviraient à détenir des actifs, comme des comptes en banque, dans le cadre de trusts, un autre véhicule financier mis en place par la banque pour ses clients du monde entier. Pourquoi les Bahamas? Les sociétés n’y sont pas taxées et relativement bon marché à enregistrer. Credit Suisse n’a pas répondu à nos questions, mais assure respecter les lois et les réglementations. Toutes les banques suisses contactées affirment se plier aux procédures les plus strictes en matière de due diligence et de lutte contre le blanchiment. Selon UBS, l’écrasante majorité des trusts aurait pour unique but la planification successorale.

Des affirmations difficiles à vérifier tant les Bahamas sont opaques. Même le Registre du commerce officiel en ligne, payant, ne comporte pas toutes les informations (lire ci-dessous). Pour certains observateurs, le doute subsiste. De récentes affaires comme le scandale brésilien Petrobras ou celui du fonds indonésien 1MDB prouvent que de grandes banques suisses continuent d’accepter de l’argent sale. «On serait en droit d’attendre des banques qu’elles enregistrent des sociétés dans des pays qui ont les plus hauts standards, et non les plus bas, estime Daniel Thelesklaf, responsable de l’autorité de lutte contre le blanchiment au Liechtenstein. Même si cela coûte un peu plus cher.»


La offshore «oubliée» d’une commissaire européenne

Durant de longues années, la Néerlandaise Neelie Kroes a été une personnalité politique de premier plan. Commissaire européenne à la concurrence de 2004 à 2010, elle a été classée à cinq reprises parmi les 100 femmes les plus puissantes au monde par le magazine Forbes.

Ce que Neelie Kroes n’a jamais dit, c’est qu’au même moment, elle siégeait comme administratrice d’une société offshore. Les «Bahamas Leaks» révèlent qu’elle a été administratrice de la société Mint Holdings Ltd de juillet 2000 à octobre 2009.

Problème: cette société ne figure sur aucune des déclarations de liens d’intérêts que Neelie Kroes a dû remplir en tant que membre de la Commission européenne. Cette déclaration doit pourtant répertorier toutes les fonctions exercées au cours des dix dernières années.

Contactée, Neelie Kroes affirme par la voix de son avocat qu’elle n’a pas déclaré son mandat chez Mint Holdings parce celui-ci n’aurait jamais été effectif. La société offshore aurait été créée dans le but d’acquérir des actifs d’Enron, le géant américain de l’énergie, pour plus de 6 millions de dollars. Mais cette transaction n’a jamais eu lieu. Enron a fait faillite peu après sur fond de vaste scandale financier.

Le fait que Neelie Kroes figure dans le registre jusqu’en 2009 serait «un oubli administratif». Ses déclarations d’intérêt auraient été faites de bonne foi: «Neelie Kroes partait du principe qu’elle n’était plus administratrice puisque la société ne servait à rien. Elle va informer le président de la Commission européenne de cet oubli et en assumer l’entière responsabilité.»

Officiellement, le Registre du commerce des Bahamas est accessible en ligne. Il faut débourser au minimum 10 dollars pour consulter les documents d’une société. Mais on découvre, grâce aux «Bahamas Leaks», qu’il n’est pas complet. Parfois, les administrateurs des sociétés n’y apparaissent pas. Une recherche en ligne ne permet par exemple pas de voir que Neelie Kroes a siégé chez Mint Holdings.

Les «Bahamas Leaks» révèlent que parmi les autres administrateurs de Mint Holdings figure Amin Badr-El-Din. Cet homme d’affaires jordanien a été en relation d’affaires, via l’une de ses sociétés, avec Lockheed Martin, un fabricant d’armement américain pour lequel Neelie Kroes a joué le rôle de lobbyiste avant de devenir commissaire européenne.

Neelie Kroes, aujourd’hui âgée de 75 ans, siège dans les conseils d’administration de plusieurs entreprises et conseille Bank of America, Merrill Lynch et Uber.

Will Fitzgibbon et Emilia Díaz-Struck (ICIJ)

(24 heures)

Créé: 21.09.2016, 20h00

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Bahamas Leaks

Une nouvelle fuite de données touche le monde offshore. Quelque 1,3 million de fichiers provenant du Registre du commerce des Bahamas ont été obtenus par le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung. Ils concernent 175 888 sociétés enregistrées entre 1990 et 2016.

Ces données ont été partagées avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et plusieurs médias, parmi lesquels la cellule enquête du «Matin Dimanche» et de la «SonntagsZeitung».

Les «Bahamas Leaks», moins complets que les «Panama Papers» révélés en avril par les mêmes médias, contiennent le nom des administrateurs des sociétés ainsi que des intermédiaires financiers. L’ICIJ rend ces informations publiques: https://offshoreleaks.icij.org

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