L'affaire Huawei entraîne l’Europe dans la croisade de Trump

TechnologieWashington prévient Berlin de la menace que représente le groupe chinois. L’enjeu serait avant tout financier.

Une enseigne Huawei 5G exposée à l’extérieur de son siège, à Shenzhen, dans le sud de la Chine.

Une enseigne Huawei 5G exposée à l’extérieur de son siège, à Shenzhen, dans le sud de la Chine. Image: AP Photo/Andy Wong

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C’était au début du mois de décembre. Il y a un siècle, une éternité. Au sortir d’un sommet du G20 sous haute tension, Washington et Pékin s’entendaient à peine sur une trêve commerciale que l’une des responsables du géant des télécommunications chinois Huawei était arrêtée à Vancouver, à la demande de la justice américaine.

L’affaire, qui a démarré comme une simple violation de l’embargo instauré autour de l’Iran – pas vraiment une surprise au vu des échanges, notamment de pétrole, entre la Chine et la République islamique – a conduit un pan entier du monde occidental à se cabrer contre la menace d’une mainmise chinoise sur ses infrastructures stratégiques: les réseaux internet sans fil à très haut débit, dits 5G, qui seront déployés l’an prochain.

Loin de se limiter au téléchargement d’un film en quelques secondes, ces derniers doivent jouer un rôle essentiel dans la régulation du trafic des milliers de véhicules à conduite semi-automatisée. D’un conflit commercial, l’affaire menace de virer à la guerre froide entre services de renseignements.

Petite visite à Berlin

Juste avant Noël, l’administration Trump a envoyé une discrète délégation à Berlin pour «discuter des risques posés par Huawei», selon l’agence Bloomberg. En clair, pour faire pression sur le gouvernement Merkel, qui ouvrira l’an prochain l’appel d’offres sur ses réseaux 5G. La veille de cette visite, Deutsche Telekom avait indiqué vouloir passer au peigne fin tous ses contrats avec le géant chinois. Les États-Unis ont été les premiers à exclure l’équipementier – qui, en parallèle, est devenu cet été le deuxième fabricant de smartphones au monde, devançant Apple – de la construction de leurs réseaux, invoquant des motifs de sécurité nationale. Selon eux, les autorités chinoises auraient le pouvoir de forcer cette multinationale de 180 000 employés à collaborer avec leurs «services».

Washington a rapidement convaincu ses alliés traditionnels – Australie, Nouvelle-Zélande, Grande-Bretagne ou Japon – de le suivre. Et si la France n’a pas évincé le fournisseur des réseaux Bouygues ou de SFR, son contre-espionnage surveille étroitement ses activités. En Suisse, Swisscom et Sunrise ont réitéré leur confiance dans la technologie de Huawei – qui leur permet de tester la mise en place de la 5G – et la Confédération n’a annoncé aucune mesure de rétorsion.

En Allemagne, les mises en garde américaines ont été reçues de façon ambivalente. Le souvenir du rachat chinois du géant des robots industriels Kuka y est certes douloureux: Berlin a renforcé il y a dix jours les mesures visant à contrecarrer tout rachat de plus de 10% d’une entreprise nationale par des groupes extra-européens. Mais l’opinion publique reste également marquée par le scandale des écoutes à large échelle déployées outre-Rhin par les espions de la NSA américaine.

À naïf, naïf et demi?

Certaines voix mettent en garde contre une réaction émotionnelle à ces soupçons de surveillance généralisée d’un «Big Brother» activé par le régime chinois. C’est le cas d’Isabelle Durant, la numéro deux de l’agence onusienne pour le commerce et le développement – la CNUCED. Contactée la semaine dernière, cette dernière ne nie pas l’importance de ces systèmes de télécommunication en termes de défense. Mais elle relève à quel point «cette escalade représente aussi un autre angle d’attaque – plus élaboré que les traditionnelles taxes douanières sur l’acier et l’aluminium du début d’année – dans une guerre visant à protéger ses champions nationaux».

L’appel, réitéré, de la secrétaire générale adjointe de cette organisation basée à Genève à une résolution multilatérale – impliquant tous les pays – du conflit ne reflète-t-il pas un certain irénisme, alors que des questions de sécurité nationale sont en jeu? Isabelle Durant retourne le compliment. «La naïveté serait de faire semblant d’ignorer les enjeux économiques colossaux que représentent les secteurs technologiques pour les États-Unis», prévient l’ex-vice-première ministre belge, nommée à Genève en 2017.


Editorial : La goutte de trop pour les Bourses


«La puissance des principales multinationales américaines, les GAFA (ndlr: Google, Amazon, Facebook, Apple) repose sur l’exploitation des données du grand public et ces groupes sont engagés dans une concurrence effrénée avec leurs homologues chinoises, les BATX (ndlr: Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi)», rappelle la diplomate. On pourrait ajouter un «H» au dernier acronyme – pour Huawei. «Les instruments pour asseoir une domination sur un secteur économique majeur peuvent prendre des formes bien plus élaborées», souffle cette ancienne vice-présidente du Parlement européen.

Se basant sur les récents rapports publiés par son agence, mais également par l’Organisation mondiale du commerce, Isabelle Durant avertit que la poursuite de cette guerre commerciale fera peser l’an prochain des «risques importants sur l’activité économique mondiale; pour les puissances impliquées, mais également pour les pays en développement» dont la CNUCED reste l’une des voix sur la scène internationale.

(24 heures)

Créé: 27.12.2018, 06h51

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