«Nous n'avons pas su profiter de la crise bancaire pour débattre d'éthique»

Place financière suisseLa Banque Alternative se distingue par sa stratégie de placement durable. Interview avec Martin Rohner, son actuel CEO

Martin Rohner, CEO de la Banque Alternative: «Toutes nos prestations sont basées sur des critères très précis puisqu’ils doivent avoir une orientation sociale ou écologique.»

Martin Rohner, CEO de la Banque Alternative: «Toutes nos prestations sont basées sur des critères très précis puisqu’ils doivent avoir une orientation sociale ou écologique.» Image: DR

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Depuis bientôt une décennie, la place financière helvétique souffre. Sur fond de fin programmée du secret bancaire, les banques suisses peinent encore à se remettre de la dernière grande crise survenue avec la faillite de l’établissement américain Lehman Brothers. Dans ce sillage bouleversé, une petite structure, relativement méconnue du grand public, poursuit son chemin: la Banque Alternative. Martin Rohner, son actuel CEO, détaille la manière dont cette banque cherche depuis sa fondation en 1990 à se démarquer des autres.

Avez-vous une licence bancaire?

Des clients nous posent parfois cette question, inquiets certainement que nous puissions faire ce que nous voulons. Détenteur d’une licence bancaire, nous proposons donc, comme les autres, des services classiques et sommes soumis aux mêmes régulations de la FINMA (Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers).

Du coup, de quelle manière vous démarquez-vous des autres établissements?

Le cœur de la banque est orienté sur un modèle d’affaires particulier. Toutes nos prestations, de nos crédits à nos placements financiers, sont basées sur des critères très précis puisqu’ils doivent avoir une orientation sociale ou écologique.

Un vœu pieux dans un monde bancaire orienté vers le profit et la défense du secret bancaire…

Notre objectif est justement de prohiber toute maximisation des profits. Et pour ce faire nous avons notamment mis en place un système de salaires sans bonus et sans incitation financière suivant la performance du banquier. La différence entre le plus haut et le plus bas salaire est également limitée à 1 pour 5. Quant au secret bancaire, nous plaidons pour une transparence totale de nos activités.

Est-il vraiment possible d’être totalement transparent dans le milieu bancaire?

C’est notre cas. Prenez nos crédits. L’ensemble des prêts est indiqué dans notre rapport de gestion public, avec le nom du bénéficiaire et le montant en jeu. Cette transparence est l’une des conditions pour bénéficier d’un crédit chez nous, en plus de l’aspect éthique et social du projet.

En termes de placements, au vu de l’opacité qui règne encore sur les marchés financiers, comment faites-vous pour respecter votre charte?

Nos placements sont sélectionnés suivant des critères très stricts. Nos choix sont ainsi limités à 125 titres et une trentaine de fonds spécialisés. Cela représente parfois des difficultés. Il faut toutefois préciser que notre principale activité reste de prêter de l’argent à nos clients (1,07 milliard de francs en 2015 sur un bilan total de 1,47 milliard).

Tout le monde se met à faire du développement durable, même les banques…

C’est vrai et nous en avons fortement bénéficié. Quant à nos concurrents, ils ont certes suivi l’air du temps et commencé à investir dans le renouvelable et l’écologique. Mais en parallèle, ils continuent de prendre des positions dans les énergies fossiles, les minerais et dans tout un tas d’autres secteurs à l’éthique douteuse. Leur modèle d’affaires apparaît donc bien moins crédible que le nôtre.

Vous répercutez à l’ensemble de vos clients les taux négatifs imposés par la Banque nationale suisse depuis le 1er janvier 2016. Cela ne va-t-il pas à l’encontre de votre politique qui se veut moins obnubilée par les rendements?

Le contexte est particulier. Avec la crise bancaire survenue ces dernières années, la Banque Alternative a fait face à un afflux de clients et de fonds plus important qu’auparavant. Le problème est que ces dépôts en liquide ont augmenté plus rapidement que les crédits octroyés durant la même période. Du coup, les taux d’intérêt négatifs nous coûtent très chers (736 000 francs en 2015 pour un bénéfice de 1,36 million). Plutôt qu’augmenter nos frais de gestion, comme d’autres établissements, nous avons préféré appliquer des taux négatifs à nos clients. Nous avons toutefois pris garde de rester équitables étant donné que les petits comptes (jusqu’à 100 000 francs), ne paient que –0,125%, contre –0,75% au-delà de cette somme.

Vous évoquez la crise bancaire en cours depuis 2008, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la place financière suisse?

Je suis partagé. D’un côté je considère que ce tsunami de nouvelles régulations, à l’instar de celles imposées par Bâle III, était nécessaire et particulièrement positif. De l’autre, je regrette que la maximisation des profits persiste, voire se renforce dans certaines banques suisses, sur pression notamment de nouveaux actionnaires venus d’Asie ou du Moyen-Orient. Nous avons clairement raté l’opportunité de débattre et éventuellement de réguler la question de l’éthique au sein de nos établissements financiers.

Est-il vraiment possible de parler d’éthique dans un secteur où, pour beaucoup de banques suisses, la compétition est mondiale?

Tout est une question de valeurs… D’autres établissements ont adopté un modèle très similaire aux nôtres et cela aux quatre coins du monde (ndlr: elles se sont regroupées au sein de la Global Alliance for Banking on Values). La preuve que l’idée circule et que l’état d’esprit du public évolue peu à peu.

Que représente le marché suisse romand pour votre banque?

Deux ans après la fondation de la Banque en 1990, nous ouvrions une entité à Lausanne. Aujourd’hui, une quinzaine de personnes y travaille. Sur l’arc lémanique notamment, tant le développement de nos crédits que celui des placements connaît une forte dynamique de croissance.

Olten pour la Suisse alémanique, Lausanne en Suisse romande, le choix de vous installer à l’écart des grands centres financiers (Genève et Zurich) était-elle une manière supplémentaire de vous démarquer?

Certainement. Lorsqu’il a fallu choisir un endroit pour installer notre siège, 51% des votes étaient en faveur de n’importe quelle ville de Suisse, sauf Zurich.

Créé: 29.05.2016, 19h50

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Chiffres

Année de fondation: 1990

Siège: Olten

Chiffre d’affaires (2015): 1,590 milliard de francs

Bénéfice net (2015): 1,36 million de francs

Nombre d’employés: 96, dont 15 à Lausanne

O.W.

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