La monnaie de Facebook suscite de lourdes craintes

Marchés financiersLa Banque des règlements internationaux et le G20 sonnent l’alarme. La FINMA, elle, passe le lancement du Libra au crible.

La nouvelle monnaie de Facebook, le Libra, ne fait pas l'unanimité. La FINMA enquête.

La nouvelle monnaie de Facebook, le Libra, ne fait pas l'unanimité. La FINMA enquête. Image: Reuters

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Depuis que Facebook a annoncé, la semaine dernière, le lancement de sa monnaie numérique, le libra, le monde s’affole ou tout du moins s’active. Ainsi, la FINMA nous déclare que «l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers est en contact direct avec les initiateurs du projet libra. La question, pour nous, est de savoir si le libra nécessite une autorisation et si oui, laquelle, nous affirme son porte-parole, Tobias Lux. La loi sur le blanchiment d’argent sera-t-elle respectée? S’agit-il d’un fonds de placement sous réserve d’approbation ou d’autre chose?» Autant de questions que le gendarme suisse des banques doit évaluer.

De son côté, la France, qui préside actuellement le G7, a demandé aux banques centrales des pays membres un rapport sur le projet de Facebook pour le mois prochain. Le G20, qui se réunit ce week-end, va également aborder la question. Le ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire, déclare: «Facebook prévoit de lancer au début de 2020 sa propre monnaie numérique. S’il s’agit d’un instrument de transaction, pourquoi pas. S’il s’agit en revanche d’une monnaie souveraine, ça ne peut pas être le cas. Une société privée ne peut pas et ne doit pas créer une monnaie souveraine qui pourrait rentrer en concurrence avec les monnaies des États. C’est aux banques centrales d’assurer le rôle de préteur en premier et en dernier ressort.»

Enfin, lundi, la Banque des règlements internationaux (BRI), sise à Bâle, a, elle aussi, enfoncé le clou. Dans son rapport annuel 2019, l’institution consacre tout un chapitre au sujet brûlant des «Big Tech in finance: opportunities and risks», rédigé par le responsable de la recherche, le Sud-Coréen Hyun-Song Shin. Le chercheur y soulève, même très poliment, plusieurs points «problématiques».

En clair, la BRI dit ceci et c’est très simple: «Les mêmes activités induisent les mêmes contrôles.» Les Big Tech (géants américains de l’internet) veulent entrer dans le monde de la finance? Ils doivent dès lors se soumettre aux mêmes règles que celles imposées aux banques: dotation suffisante de fonds propres aptes à éviter une faillite, voire à empêcher un krach financier mondial; connaître l’identité de leurs clients et veiller à ce qu’ils n’utilisent pas le système pour blanchir de l’argent; tracer l’argent d’un point A à un point B, même s’il s’agit d’une petite somme.

Le libra reste un trou noir

Or, à l’heure actuelle, on ne dispose que des promesses du vice-président de Calibra, nouvelle filiale de Facebook et pilote du libra, Kevin Weil: «Tous les services financiers que nous allons lancer seront strictement soumis aux autorités de régulation.» Très bien, mais comme l’affirme Hyun-Song Shin, «la BRI n’a eu qu’une réunion de courtoisie avec les concepteurs du projet libra» et n’a obtenu, comme information, que ce que Facebook a rendu public… En gros, le lancement de cette monnaie planétaire qui se veut celle d’internet, facile d’accès, ouverte au 1,7 milliard de personnes dans le monde qui ne disposent d’aucune relation bancaire et qui désormais pourront, avec leurs smartphones, transférer de l’argent partout dans le monde ou payer des achats, reste en réalité un trou noir.

Contrôler les «Big Tech»

Tout ce que l’on sait concrètement est que d’ici à la fin de l’année, Calibra veut collecter plus de 1 milliard de francs avec ses vingt-huit partenaires actuels (dont Visa, MasterCard, Uber, Vodafone ou Iliad) et 72 nouveaux «amis», pour constituer un fonds de réserves monétaires qui répondra, franc par franc, à chaque libra délivré.

Dès lors, la FINMA, la Banque des règlements internationaux et le G20 s’interrogent: qui va et qui doit contrôler les Big Tech dans la finance? Leurs connaissances détaillées des profils de leurs clients, acquises gratuitement, ne vont-elles pas leur donner un avantage compétitif face aux banques traditionnelles, qui doivent, elles, dépenser des sommes folles pour se renseigner sur leurs clients ou leur demander des garanties – généralement immobilières – afin d’éviter un défaut de paiement?

Gare à la «dark finance»

«Cela coûte très cher aux établissements bancaires, confirme Hyun-Song Shin. À l’inverse, les Big Tech qui se sont lancées dans la finance affirment que, grâce aux algorithmes et à l’intelligence artificielle, elles disposent de plus d’un millier d’informations sur chacun de leurs usagers. Et que, dès lors, leur taux d’échec en matière de transactions financières – d’un simple achat sur internet au paiement d’une assurance ou à l’octroi d’un crédit – est inférieur à celui des banques et pour un coût quasi nul.»

Or, pour adopter une nouvelle monnaie, le facteur confiance reste central (lire ci-dessous). La BRI en appelle d’urgence à réglementer ces monnaies numériques. Sinon ces nouvelles superpuissances n’auront cure de nos standards de loi antiblanchiment ou de la lutte contre les paradis fiscaux. Et par leurs plateformes hors contrôle, la «dark finance», affirme la BRI, pourrait se propager comme jamais.


«Il est vraiment urgent d'agir»

Pour Cédric Tille, professeur d'économie à l'IHEID, les risques engendrés par les cryptomonnaies nécessitent une régulation.

Le lancement du libra vous inquiète-t-il?
Non. Par contre, il faut savoir que toute innovation comporte toujours des risques, notamment pour l’impact de la politique des banques centrales.

Comment cela?
Je songe par exemple à la mise en œuvre, en 1987, du Swiss Interbank Clearing, en clair le système de paiements interbancaires. Cette innovation technologique a très vite connu un immense succès et changé la transmission de la politique monétaire, c’est-à-dire l’ampleur et la vitesse auxquelles un changement de politique affecte l’activité économique et l’inflation. C’est exactement le risque encouru aujourd’hui par le lancement du libra.

Pourquoi?
On ignore totalement quelle sera la demande de libra et comment elle se comportera suivant le cycle conjoncturel. Et, surtout, qui vérifiera que les réserves servant de garantie au libra couvrent réellement les 100% de cette nouvelle monnaie. Qui nous dit que la maison mère Facebook n’en utilisera pas une petite partie à d’autres fins, commerciales notamment?

Il y a donc urgence à réguler?
Oui, car, par exemple, qu’adviendra-t-il si Facebook ou l’un des partenaires du libra font faillite? Pourront-ils rembourser les usagers? Hélas, les instances adéquates et les États sont beaucoup plus lents que l’innovation technologique. On risque de se réveiller alors que les Big Tech auront déjà imposé leurs règles.

Créé: 26.06.2019, 17h29

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