L’arme secrète que Nissan a utilisée contre Ghosn

AutomobileLe constructeur japonais ne veut pas d’une alliance irréversible avec Renault, qui serait dominée par les Français. Carlos Ghosn le paie cash.

Carlos Ghosn est accusé d'abus de biens sociaux par Nissan.

Carlos Ghosn est accusé d'abus de biens sociaux par Nissan. Image: EPA

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Se brûler les ailes pour s’être trop approché du soleil? Lorsque Carlos Ghosn, l’emblématique désormais ex-patron de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, est reconduit à la présidence de Renault, au printemps dernier, il sait que le gouvernement français lui demande de sceller ce rapprochement dans le marbre, de faire fusionner les constructeurs. Il sait aussi que les partenaires japonais ne veulent pas, eux, entendre parler d’une alliance irréversible dominée par Renault.

Porté par des ventes records, Nissan souhaite plutôt s’émanciper du joug de Paris. Le lâchage de Ghosn ferait partie de l’équation. «Les gens de Nissan ont accumulé des pièces et constitué un dossier contre Ghosn depuis des mois, soutient un analyste financier spécialiste du secteur automobile. Le dossier ressort alors que l’on entrait dans le dur et qu’une fusion entre les trois constructeurs était à nouveau évoquée avec insistance.»

Ressentiment japonais

Ce scénario tient la corde: «Le ressentiment japonais à une fusion totale est sorti au travers de cette affaire», confirme Stéphane Garelli, professeur à l’IMD à Lausanne. L’AFP rapporte qu’un dirigeant de Nissan a exprimé la volonté du constructeur japonais de réduire l’influence de son partenaire français. Voilà qui est clair.

Sans surprise, Nissan a destitué, jeudi, son président Carlos Ghosn. Ce dernier est accusé de fraude financière et est écroué depuis lundi à Tokyo. Preuve des tensions entre Français et Japonais, Renault avait exhorté in extremis son partenaire de reporter sa décision, rapporte Reuters, se basant sur des sources proches du dossier.

Carlos Ghosn, architecte du partenariat entre Renault et Nissan, est soupçonné d’avoir «certifié» des rapports financiers de Nissan dans lesquels ses revenus sont sous-estimés. «Ces documents sont destinés à dresser un état des lieux complet de la situation et des finances de l’entreprise à destination des marchés, des analystes et des investisseurs. Cela n’a rien à voir avec la déclaration de revenus fournie aux services des impôts qui est un document individuel non publié», précise Jun Yokoyama, juriste financer de Daiwa Securities, à l’AFP.

Carlos Ghosn est aussi accusé par Nissan d’avoir utilisé des fonds du groupe à des fins personnelles. Hiroto Saikawa, le directeur exécutif de Nissan, estime que la gravité de ces abus de biens sociaux justifie sa révocation. Il aurait, pêle-mêle, offert un emploi fictif à sa sœur, utilisé personnellement quatre résidences de luxe achetées par Nissan ou encore financé des vacances en famille aux frais du constructeur.

De son côté, Renault a décidé de ne pas démettre Carlos Ghosn de ses fonctions de PDG, attendant d’y voir plus clair.

Pourquoi ces tensions? Délicate au moment du rapprochement entre les deux constructeurs, datant de 1999, la situation financière de Nissan avait permis à Renault de négocier un arrangement favorable. En vertu de cet accord-cadre, Renault possède 43,5% des actions de Nissan, qui lui détient en retour 15% des titres du constructeur hexagonal. Mais sans aucun droit de vote pour les Japonais. L’État français dispose par ailleurs de 15,01% de l’actionnariat de Renault, ainsi que d’un solide 28% des droits de vote sur les décisions stratégiques. Cette asymétrie fait grimacer depuis un moment du côté de Tokyo.

Aujourd’hui remis sur pied, Nissan a bombé le torse ces dernières années. Renault a été contraint de lâcher du lest en renonçant à certaines de ses prérogatives chez Nissan (nominations ou rémunérations des membres du conseil d’administration) et en réduisant le nombre de ses représentants au conseil d’administration du constructeur japonais. Mais cela n’a pas suffi. Les envies de fusion de Paris ont terminé d’enfoncer le clou.

Analystes plutôt confiants

Les analystes ne semblent pas particulièrement inquiets. Si Morgan Stanley vient de réduire de 88 à 80 euros son objectif sur le titre, il recommande toujours de surpondérer la valeur, qui s’échange aux alentours de 65 euros. Il est vrai que les synergies industrielles et commerciales dégagées entre Renault et Nissan, des achats à l’ingénierie, font sentir leurs effets. Ces synergies sont chiffrées à 5,7 milliards d’euros en 2017, et devraient atteindre 10 milliards en 2022. «L’alliance entre Renault et Nissan n’est pas remise en cause, car elle a du sens sur le plan économique, confie l’analyste qui s’inquiétait du dossier constitué contre Ghosn. Le modèle voulu par la France, «indétricotable» avec une domination française, est lui caduc.»

En attendant de trouver une structure juridique adéquate pour le futur, Carlos Ghosn dort en prison, tel un oiseau en cage.

(24 heures)

Créé: 22.11.2018, 20h25

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