Artmyn fait passer l’art au passeport biométrique

Double numériqueLa PME de l’EPFL s’allie avec le géant des ventes d’art en ligne Invaluable. Elle espère rendre peu à peu leur usage «systématique».

Artmyn a aidé à percer le mystère de cette «Vierge au fuseau» attribuée à de Vinci.

Artmyn a aidé à percer le mystère de cette «Vierge au fuseau» attribuée à de Vinci. Image: GETTY IMAGES

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Ce sont un peu les enfants de l’affaire Bouvier. Des mystères de la collection Gurlitt. Et de tous ces scandales agitant les eaux troubles d’un marché de l’art qui, en vingt ans, a basculé dans une autre dimension financière.

Né dans un labo de l’EPFL, le fabricant de scanners 5D haute résolution Artmyn vient de convaincre la plateforme d’enchères en ligne dédiée à l’art Invaluable et plusieurs particuliers fortunés de lui apporter 4 millions de francs. Majoritairement en main de ses fondateurs, aux côtés de privés, de family offices gérant la fortune de milliardaires et d’une société financière chinoise nommée Golden Partner, la PME vaudoise a réussi à attirer un total de 8 millions de francs depuis sa création, en 2016.

Lampe pour marché opaque

Le déclencheur de ce dernier appel de fonds? Le succès rencontré par son appareil lors d’un sommet rassemblant la profession à Londres, en février dernier. «Notre présentation à peine achevée, un grand type, costume et cravate noirs, se dirige vers nous», se souvient Alexandre Catsicas, cofondateur de la PME vaudoise. «J’espère que vous avez réalisé le nombre d’ennemis que vous allez vous faire avec ça, les gars», leur lance celui qui se révèle être un agent du FBI spécialisé dans la traque de faux.

Cette équipe d’une douzaine de personnes s’est donnée pour mission de «proposer une lampe torche aux acteurs d’un marché de l’art souvent plongé dans un brouillard… ce dont certains ont amplement profité», souffle son dirigeant de manière sibylline. Constituées d’un puzzle de plus de 25'000 clichés parcellaires d’une œuvre assemblés par un algorithme unique – l’invention au cœur d’Artmyn – la cartographie 3D ainsi obtenue et sa version éclairée aux ultraviolets ou aux infrarouges atteignent une précision de 3,5 milliards de pixels par mètre carré. Une plongée immersive dans la toile qui permet d’en révéler le relief des applications de peinture, les sous-couches, le reflet des moindres ajouts de vernis ou les touches de pigments plus modernes apposées au fil du temps.

Un de Vinci en cache un autre

La comparaison par l’algorithme, pixel par pixel, de l’image d’une œuvre avant et après une exposition permettra, par exemple, à son propriétaire de prouver à son assureur le plus infime dégât, en vue d’un dédommagement «qui reste aujourd’hui souvent illusoire», décrit Alexandre Catsicas. Cet ancien du négoce de matières premières épris d’art considère que cette innovation, pourtant ultratechnologique, sonne «la revanche du physique et de la matière».

Autre exemple, récent. Le scannage d’une seconde «Vierge au fuseau» retrouvée en France et dont l’authenticité divise les experts, qui a fait figure de révélation lors de l’ouverture de l’exposition organisée au Louvre pour les 500 ans de la mort de Léonard de Vinci. S’insérant dans un ensemble d’études – dont l’analyse, par un laboratoire florentin, de l’éblouissant pigment lapis-lazuli utilisé – l’appareil d’Artmyn a permis de révéler, sous la couche de peinture, l’esquisse d’une scène de la Nativité. Un palimpseste en tout point comparable à une composition du génie de la Renaissance, tendant à prouver que ce dernier était bien intervenu sur cette œuvre.

De quoi s’interroger sur l’influence qu’aurait pu avoir la mise à jour de l’ampleur des restaurations subies par le «Salvator Mundi» – voire l’absence, sous les pigments, d’indices le reliant à de Vinci – sur le demi-milliard de dollars obtenu lors de la revente de cette huile sur bois au cœur de la guerre judiciaire entre le milliardaire russe Rybolovlev et son marchand d’art genevois Bouvier.

De Tajan aux Ports Francs

Au-delà de ce service d’imagerie, Artmyn a pour ambition de se lancer en janvier prochain dans l’établissement de «passeports biométriques» des pièces. «Si notre technologie se popularise, il est possible que, d’ici à cinq ans, le marché de l’art se scinde en deux, avec d’un côté les œuvres dont aucun détail n’est caché – ce qui en renforcera le pedigree», vante Alexandre Catsicas.

Loin de vouloir limiter cette technologie à des tableaux de maître sans prix, ce dernier espère la voir utilisée pour des œuvres de quelques milliers de francs. Ce qui donnerait une tout autre dimension à cette «start-up» qui n’a jusque-là placé que cinq de ces photomatons à toiles, dont un au sein de la maison parisienne Tajan.

Réputés abriter la plus grande concentration d’œuvres d’art au monde, les Ports Francs genevois en ont mis un à disposition des collectionneurs. Ces derniers peuvent obtenir un double numérique de leurs pièces pour quelques centaines de francs. «Jusqu’à présent, l’analyse infrarouge était réservée aux œuvres rares approchant les 100 000 francs», décrit le patron d’Artmyn.

Course au passeport d’art

De quoi menacer l’activité d’ArtPrice, la plus grande base de données sur le marché de l’art? «Il ne faut pas confondre authentification et traçabilité», rétorque son fondateur, Thierry Ehrmann. «Donner un passeport à une œuvre ne résout en rien la question de sa traçabilité à travers les siècles», précise celui qui dit avoir accumulé au fil des décennies un fonds documentaire sur des «centaines de millions» de pièces. Ce personnage atypique dit connaître – ou faire appel à – une quarantaine de sociétés proposant déjà des passeports d’œuvres. En y incluant une micropuce RFID, un fragment d’ADN ou même un passage au spectromètre de masse, «qui, comme toutes les autres analyses, a vu son coût s’effondrer de 10'000 à moins de 120 dollars».

Le calcul d’Artmyn est différent. Pour tenter de rendre l’appel à son service «systématique», la PME de Saint-Sulpice a passé un accord commercial avec son nouvel actionnaire Invaluable, une sorte d’eBay de l’art, utilisé par plusieurs milliers de maisons de ventes pour étendre leurs activités sur le Net. Ces dernières auront accès au scannage ultrahaute définition pour les œuvres vendues par l’intermédiaire de ce site, Artmyn étant rémunéré en retour en touchant «une partie» de la commission retenue par Invaluable. L’argent frais que viennent d’apporter les nouveaux actionnaires d’Artmyn doit lui permettre de faire produire à la chaîne ses appareils dans une usine tessinoise. Une demi-douzaine doit en sortir d’ici à la fin de l’année.

Créé: 08.11.2019, 20h19

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