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«La BD vit une période de créativité inédite dans son histoire»

Jacques Glénat, l’éditeur de «Titeuf» et de «Dragon Ball» fête les 50 ans de sa maison d’édition. Interview.

«Je serai éditeur jusqu’à ma mort», affirme Jacques Glénat, 66 ans, éditeur de Titeuf.
«Je serai éditeur jusqu’à ma mort», affirme Jacques Glénat, 66 ans, éditeur de Titeuf.
Steeve Iuncker-Gomez

Il y a cinquante ans, au moment où Jacques Glénat démarre son aventure éditoriale, le monde de la bande dessinée ne s’agrandit que d’une petite centaine de titres par an. Aujourd’hui, ce sont plus de 5000 nouveautés qui débarquent chaque année dans les librairies. Fort d’un catalogue de 12'000 titres, le 14e plus important éditeur de France (selon le classement de «Livres Hebdo») publie 2000 auteurs et dépasse les 100 millions de revenus annuels.

Présent au 33e Salon du livre de Genève, l’éditeur français revient sur son parcours et sa passion pour le neuvième art née au moment où sa grand-mère l’abonne à des hebdomadaires comme «Pilote», le «Journal de Tintin», «Spirou» ou encore le «Journal de Mickey». Entretien.

En Suisse, Glénat c’est l’éditeur de «Titeuf». Est-ce que votre succès aurait été le même sans Zep?

Non, il est clair aujourd’hui que sans «Titeuf», mais aussi sans les mangas ou la bande dessinée historique, Glénat serait très différent. Pour en revenir à Zep, cet auteur a marqué l’histoire de la BD pour la jeunesse en en révolutionnant les archétypes.

Une révolution qui a pris du temps à convaincre…

Avant de connaître un succès public et éditorial phénoménal, les trois-quatre premiers albums de «Titeuf» se sont effectivement très mal vendus. Dans notre métier, il est impossible d’imaginer la manière dont le public va réagir. Parfois, malgré une promotion soutenue, un livre ne prend pas alors qu’un autre, avec très peu de marketing, cartonne.

Pendant des années, les albums de Zep étaient au sommet de toutes les ventes. La poule aux œufs d’or est-elle morte?

«Titeuf» représente encore 10% de nos revenus et le tome 16, paru il y a quelques semaines, s’est vendu à 200'000 exemplaires. Mais nous sommes effectivement loin des grandes années (ndlr: en 2008, le 12e tome avait été tiré à 1,8 million d’exemplaires). Cette baisse des tirages n’est toutefois pas propre à «Titeuf», ni à Glénat. C’est un phénomène qui touche toute la branche.

Comment expliquez-vous cette baisse générale des tirages?

Est-elle due à la surproduction actuelle, à des éditeurs qui ont peut-être parfois trop tiré sur la corde ou encore à un public qui veut lire d’autres choses? J’ai de la peine à vous répondre. À nouveau, tout cela relève d’une alchimie très mystérieuse, sans recette miracle.

Qu’est-ce qui marche de nos jours?

La bande dessinée historique, qui fait partie de l’ADN de Glénat depuis toujours (ndlr: le magazine «Vécu» a été lancé en 1985), marche bien avec de nouvelles collections comme «Ils ont fait l’histoire», en collaboration avec les Éditions Fayard ou plus récemment comme celle sur la mythologie réalisée avec Luc Ferry et dont les ventes dépassent déjà les 2 millions d’exemplaires pour 18 albums disponibles. L’important aujourd’hui est de s’assurer d’une présence régulière en librairie.

Des rendez-vous réguliers qui ne fonctionnent par contre plus en kiosque?

Les lecteurs ne supportent plus le saucissonnage que j’ai connu quand, gamin, j’allais attendre le facteur pour lire les deux pages supplémentaires d’un album en cours dans «Spirou» ou le «Journal de Tintin». Ce modèle-là ne marche plus dans une société où l’on veut tout, tout de suite.

En 1989, pourquoi partez-vous pour le Japon?

Je m’y suis rendu pour leur vendre mes bandes dessinées. À l’époque, Kodansha a été le seul à me recevoir. En fait, il était surtout le seul à avoir un employé parlant l’anglais et pouvant servir d’interprète. Si ma tentative s’est soldée par un échec, Kodansha en a profité pour me présenter l’une de leur série: «Akira». C’est le premier manga que j’ai ramené du Japon.

Et là, c’est le début de la vague «manga» en Europe?

Elle n’a pas été immédiate, car j’ai d’abord édité «Akira» sous un format fascicule pour kiosque. Un échec commercial. Dès sa publication en album par contre, l’engouement public pour la BD japonaise démarrait pour ne plus s’arrêter (ndlr: les Mangas représentent aujourd’hui 40% du chiffre d’affaires de Glénat).

Comment a évolué la BD japonaise ces dernières années?

Les grandes sagas s’essoufflent. Le problème est qu’au cours des dix dernières années, il n’y a pas eu de nouvelles grandes séries ni de chefs-d’œuvre. Pour Glénat, le défi se situe surtout au niveau des négociations. Elles sont plus dures, étant donné que nous ne sommes plus seuls sur le marché.

Tous vos concurrents ont surfé sur la même vague. Cela vous frustre-t-il?

Ma grand-mère m’a toujours dit qu’il vaut mieux faire envie que pitié. C’est vrai qu’après nos premiers succès, tous les éditeurs ont réservé leur vol pour Tokyo. En fait, cette concurrence est plutôt saine car elle a importé d’autres univers et attiré de nouveaux lecteurs. Elle ne nous empêche pas de rester leader du marché.

La BD japonaise n’est-elle pas en train de tuer la BD franco-belge?

Ai-je ouvert la boîte de Pandore avec le manga? Je ne le pense pas, car au moment où nous importions les premières sagas japonaises (ndlr: au début des années 90), la bande dessinée était clairement sur le déclin et du sang neuf était nécessaire. La montée en puissance des mangas n’a par ailleurs pas empêché le marché de la BD franco-belge de s’envoler par la suite et de vivre un nouvel âge d’or dès le début du XXIe siècle.

Pourtant les jeunes ne lisent plus que du manga…

Je préfère que les enfants lisent du manga plutôt qu’ils passent leur temps sur leur console de jeux, prisonniers d’un monde numérique qui m’effraie. À mes yeux, le manga est une porte d’entrée à la lecture et donc, éventuellement, à d’autres univers comme la BD franco-belge.

On parle d’un marché de l’édition en crise… Comment Glénat s’en sort-il?

Si certains pans de l’édition ont presque totalement disparu au profit du numérique, ce n’est pas le cas pour la BD et les publications destinées à la jeunesse, dont les ventes sont restées stables ou en légère hausse au cours de la dernière décennie. En 2018, Glénat a vu ses revenus croître de 7,3% et, depuis le début de l’année, nous sommes déjà à 15% de plus.

Quelle est votre position par rapport à la surproduction actuelle?

C’est amusant, car tout le monde trouve qu’il y a beaucoup trop de publications mais seulement chez les autres. Chez Glénat, durant les cinq dernières années, nous avons réduit nos nouveautés d’une centaine de titres par an. Mais cette surproduction n’a pas que des désavantages, car elle prouve que le neuvième art vit une période de créativité inédite dans son histoire.

Après une décennie de concentration du marché et l’apparition de mastodontes comme Média-Participations, Gallimard avec Casterman ou encore Delcourt-Soleil, Glénat a-t-il la taille suffisante pour poursuivre seul sa route?

J’estime que nous avons une bonne taille. Selon moi, lorsqu’un éditeur devient trop gros, il prend le risque de voir apparaître une forme de concurrence malsaine entre ses différentes maisons et d’être poussé à produire encore plus d’albums.

À 66 ans, comment voyez-vous l’avenir?

Je serai éditeur jusqu’à ma mort. Plus sérieusement, je suis content que mes deux filles soient prêtes à me succéder et assurer l’avenir de l’entreprise familiale.

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