Blanchiment de charbon tchèque: Divis se révolte

Criminalité financière L'ancien basketteur pro du Fribourg Olympique a été jugé en Suisse dans une affaire portant sur 650 millions de francs.

«Comment Berne peut-il juger de la cession d’un combinat minier en Tchécoslovaquie il y a près de vingt ans?» lance Jiri Divis.

«Comment Berne peut-il juger de la cession d’un combinat minier en Tchécoslovaquie il y a près de vingt ans?» lance Jiri Divis. Image: LAURENT GUIRAUD

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Qui se soucie encore de cette gigantesque affaire de blanchiment d’argent en lien avec la République tchèque, jugée il y a deux ans? Les six accusés ont été reconnus coupables par le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone en octobre 2013, certains écopant de plus de quatre ans d’emprisonnement ferme.

Dossier classé, rangé, archivé. Mais pas aux yeux de Jiri Divis. Cet ancien basketteur pro du Fribourg Olympique dans les années 80 — étudiant en droit, il avait faussé compagnie au reste de son équipe praguoise, et au régime communiste, lors d’une tournée en Suisse en 1979 — a été condamné à 46 mois et 34 millions de francs de dédommagement. Citoyen suisse, il a été reconnu coupable d’escroquerie contre l’Etat tchèque et de blanchiment d’argent.

En cause, son rôle, à la fin des années 90 dans la privatisation et le rachat de l’immense combinat minier de la région de Most, qui l’a rendu multi-millionaire. Lui se défend de toute malversation. Estime avoir évité la fermeture de la Mostecká Uhelná Spolecnost — la Société Houillère de Most, ou MUS en tchèque — qui faisait vivre plus de 15'000 gueules noires à la chute du Mur dans ce massif bordant la frontière avec l’ex RDA. Jiri Divis attend toujours une décision du Tribunal fédéral, auprès duquel il a fait recours, qui permettrait de convoquer un nouveau procès à Bellinzone.

Tout semble avoir été dit sur cette affaire de blanchiment liée aux mines de charbon tchèque. Pourquoi attendre si tard pour donner votre vérité?
Jusqu’au procès, la consigne de nos avocats a toujours été: ne pas communiquer. Alors même que l’on retrouvait les documents de la justice suisse dans toute la presse tchèque, faisant de moi un mafieux. Ces ennuis judiciaires ont mis ma vie est entre parenthèses depuis dix-sept ans, dont quinze en Suisse. Aujourd’hui, je ressens surtout une grande lassitude.

Vous répétez, comme d’autres accusés avant vous que ce scandale n’a jamais concerné la Suisse…
Je pose une question. Quelle est la capacité de Berne à juger de la cession d’un combinat minier dans un Tchécoslovaquie en plein bouleversement après l’écroulement du régime communiste? Tout cela avec près de vingt ans de décalage, avec un regard exclusivement suisse, sans considération pour la situation politique du pays à cette époque. Tout cela alors qu’une première enquête a été ouverte en 1998 en République tchèque, puis une autre en 2003, puis une autre en 2010. En vain. Aucun détournement, aucun crime n’a été établi. Cette attitude apparaît terriblement prétentieuse.

Reste que dès 1998, le responsable de la fondation des privatisations au sein de l’Etat tchèque avait porté plainte…
Très bruyant, il avait même parlé de «privatisation sauvage». Parce que cela contrecarrait ses plans de tout vendre aux Allemands qui exploitaient le même gisement, sur l’autre bord de la frontière. Aurait-ce été mieux? Côté ex-RDA, toutes les mines ont été fermées depuis. A l’époque, personne ne voulait d’un combinat post-communiste de 15 000 ouvriers. Nous, on voyait le potentiel d’amélioration de la productivité, on espérait coupler la mine à une centrale électrique. Parce qu’on était attaché aux corons Most. Mon père y est mort à 47 ans, après avoir travaillé au fond toute sa vie. L’un des autres accusés de Bellinzone, aujourd’hui décédé, était le président du syndicat des mineurs après la chute du Mur.

«Quelle est la capacité de Berne à juger de la cession d’un combinat minier dans la Tchécoslovaquie des années suivant la chute du Mur ? »

Vous parlez de «dysfonctionnement» de la justice fédérale helvétique. Cette dernière a de son côté en partie tiré les leçons de sa gestion de cette affaire complexe. Alors, simple rancœur d’un condamné?
Mais il faut répéter ce qui s’est passé. A l’époque, une jeune procureure du Ministère public fédéral, s’est retrouvée face à une affaire dans laquelle 650 millions étaient gelés dans les banques, qui mettaient en lumière un entrelac de dizaines de sociétés-écrans «offshore» et qui impliquait un ex-administrateur de la Banque Mondiale. Bingo. La chance de sa vie. De quoi lui faire rapidement oublier les quelques cartons de documents tendus par la police tchèque qui dit avoir fait tout ce qu’elle a pu. Pourtant tout s’emballe. Six ans d’enquête. Un dossier de 140'000 pages. Mais la substance manque aujourd’hui encore. Qui est lésé dans cette histoire? Quels sont les dommages? Comment qualifier d’illégitime le rachat d’une société tchèque, selon la loi tchèque et dont Prague ne trouve rien à redire?

Mais comment la lumière aurait-elle pu venir de Prague, alors que le travail des procureurs et les décisions des politiques ont été mis en cause…
Je veux bien que ces enquêteurs tchèques n’aient pas disposé des détails de l’argent déposé sur des comptes en Suisse. Mais ils connaissaient tout le reste! Depuis longtemps! Tous les services de l’Etat — services secrets militaires compris — avaient évidemment enquêté sur nous lorsque nous avons déposé notre offre sur ce groupe stratégique en 1999. Il y a même eu des débats parlementaires. Tous les ministres étaient au courant et ont voté en faveur de la vente de MUS. Mais il faut répéter comment, aux derniers mois de la procédure, la Suisse a fait pression de manière très peu délicate pour convaincre l’Etat tchèque de se porter partie civile. Il y a eu l’acte d’accusation me visant lâché dans la presse locale. Il y a eu la tournée de l’ambassadeur suisse de l’époque, auprès des ministres tchèques. Quand ceux-ci répondaient qu’aucun crime n’avait été commis, on leur répondait que 650 millions de francs étaient bloqués en Suisse — donc en partie récupérables.

«La Suisse a fait pression de manière très peu délicate pour convaincre l’Etat tchèque de se porter partie civile»

Il y a pourtant un plaignant. Le groupe qui, en 2006, a payé la mine vingt fois ce qu’elle valait dix ans auparavant…
La procureure suisse a tenté de les convaincre qu’ils avaient subi un dommage. Ces derniers ont rétorqué que leurs comptes étaient sans tâche. Ils se sont vite vus répondre qu’une telle posture était celle de complices… Ils ont donc cédé. Mais, au final, le Tribunal pénal fédéral a rejeté leur demande farfelue de compensation.

Mais ces 650 millions ils étaient bien en Suisse, non? Et cela reste la plus importante saisie réalisée dans une affaire de blanchiment…
Bien sûr, cela fait fantasmer. Mais il s’agissait principalement du produit de la vente des parts de deux actionnaires d’un complexe minier qui emploie encore 6500 personnes. Cela n’a pas empêché à la procureure de dire lors du procès qu’il était impossible de toucher une pareille somme sans utiliser de moyen illicite.

Ce n’est pas le cas?
Vous savez de quoi je suis accusé? D’escroquerie envers l’Etat tchèque pour lui avoir caché la véritable identité du repreneur, lors du rachat de MUS. On me reproche d’avoir participé à son rachat pour un prix trop bas. Et d’avoir revendu mes parts vingt fois plus chères une décennie plus tard. En clair j’étais celui qui voyait plus clair que les services d’un Etat connaissant par cœur ce combinat public et dans lequel il avait placé ses propres représentants. J’étais celui qui pouvait prévoir que l’Europe, quatre ans plus tard, commencerait à acheter en masse l’électricité générée par les Tchèques en brûlant du charbon. Rappelons simplement qu’à l’époque, un projet de centrale nucléaire, dans le pays même, menaçait de rendre caduque cette extraction de la houille. Pourtant nous y avons cru. Nous avons pris le risque.

Et les multiples sociétés-écrans offshore? Les comptes en Suisse?
Encore une fois on ne parle pas d’une PME. Mais d’un combinat datant de l’ère communiste, qui devait être privatisé à travers une vente à des investisseurs étrangers. Cela nécessitait une assise financière structurée et solide. A l’époque Prague n’avait pas d’accord de double imposition avec tous les pays et on devait en passer par là. Pour des rachats de cette taille, de telles structures «offshore» sont la norme.

Ces sociétés-écrans, ce versant helvétique, c’était votre job non?
Oui car j’avais fait mes études ici, qui plus est en droit, et que le système bancaire tchèque était en faillite à l’époque. Quand en 1997 je n’étais qu’un consultant pour MUS, le but était de trouver un investisseur stratégique capable de prendre le relais de financiers qui avaient regroupé 49% des actions de la mine sur la Bourse. On avait réussi à convaincre Stephen Norris, l’un des fondateurs du géant financier américain Carlyle. Ce type de partenaire ne bouge pas avant d’avoir en face d’eux une structure fiscalement optimale via des «offshore» et des audits complets. Finalement Norris a rencontré des difficultés financières suite à l’explosion de la bulle Internet. Il a fait un pas en arrière et nous nous sommes retrouvés dans une situation délicate où nous assurions le portage de ces 49%. Et ce, alors que le responsable des privatisations au gouvernement nous attaquait en justice! Plus aucune chance de faire revenir un investisseur étranger. Nous avons alors proposé au gouvernement soit de reprendre ses parts, soit de lui vendre celles qu’on avait. Prague a préféré céder à un prix qui a été considéré, par tous, comme une bonne affaire. Nous n’aurions pas dû utiliser l’argent de la société pour cela? Peut-être. Quoi qu’il en soit cela ne représente en rien un crime nécessitant la mobilisation de toute la justice suisse…

«Nous n’aurions pas dû utiliser l’argent de la société pour cela? Peut-être. Mais ce n'est pas un crime mobilisant de toute la justice suisse»

Cette aventure vous a fait millionnaire, n’est-ce pas?
Je me suis joint au rachat de MUS en 1997 et me suis retrouvé avec 4% du capital en 2002. J’ai revendu en 2005, alors que la totalité de MUS valait [l’équivalent de] 400 millions de francs. Evidemment, après coup, tout semble s’emboîter à la perfection. Mais on pourrait rétorquer que si j’avais vendu une année plus tard, j’aurais encore touché quatre fois plus.

Quelle est votre activité après cette condamnation?
Ma principale activité reste ma présence conseil de surveillance de Skoda Transportation, un groupe de matériel ferroviaire de 5000 employés — un Stadler Rail tchèque — que nous avions sauvé de la faillite en 2003 avec un autre associé en le rachetant à l’Etat. Nous en conservons un tiers du capital à nous deux. La stigmatisation liée à cette affaire m’empêche depuis longtemps de lancer un quelconque projet à mon nom.

Vous aviez participé à une autre privatisation? Comment aviez-vous pu payer ce groupe de 5000 personnes?
Sans argent extérieur. On a utilisé un prêt débloqué par le groupe MUS qui nous appartenait pratiquement à 100% à l’époque. Il a été entièrement remboursé. Avec les intérêts.

Qu’attendez-vous aujourd’hui du Tribunal fédéral?
Que la Haute Cour distingue un acte criminel d’une opération financière complexe montée il y a dix-sept ans dans un contexte tout à fait différent et particulier.

Créé: 20.11.2015, 12h32

Une mine tchèque aux accents suisses

L’affaire de blanchiment en lien avec le rachat de la MUS — combinat houiller de Most — reste la plus importante jamais jugée par le Tribunal Pénal Fédéral. Tout démarre en 2004 par une dénonciation. Six ans d’enquête et 650 millions bloqués sur des comptes suisses plus tard, les procureurs fédéraux transmettent leur acte d’accusation. Le procès s’est ouvert au Tribunal pénal fédéral de Bellinzone en mai 2013. Cinq mois plus tard, les condamnations tombaient.


Les propos de Jiri Divis détonnent, à l’évidence, avec celles de ses juges. Car ces derniers ont condamné des faits d’escroquerie, de blanchiment, et de gestion déloyale constatés en Suisse. L’argent était sur des comptes helvétiques. La société au cœur de l’affaire était enregistrée à Fribourg, par Jiri Divis. Le rachat de ce complexe minier, «était appuyé sur la réputation d’une société basée en Suisse, c’est donc toute la réputation du label suisse qui était mis à mal», insiste un porte-parole du Ministère Public de la Confédération.


Ce dernier voit dans ces tardives confessions de Jiri Divis — l’homme a toujours gardé le silence lors de ses auditions — une ultime manœuvre pour faire pression sur le Tribunal fédéral, saisi il y a un peu plus d’un an. Dans cette lutte d’influence, un premier ballon d’essai avait été lancé en juin 2014, via le parlementaire Luzi Stamm. L'élu UDC avait interpellé le Conseil fédéral sur l’affaire MUS, lui demandant si «la Suisse pouvait s’ériger en juge en lieu et place d’un Etat étranger». Le gouvernement avait alors rétorqué que ce jugement «concern[ait] des infractions commises sur le territoire suisse, non la privatisation de la société MUS, qui a eu lieu à l’étranger». En République tchèque l’affaire n’est pas terminée: une enquête a été rouverte. Elle court toujours.

P.-A.SA.

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