«Le bâtiment sera au coeur de la stratégie énergétique»

ElectricitéLe consultant Nicolas Charton estime que l’arrivée de Bouygues Energies va stimuler la concurrence parmi les électriciens.

Nicolas Charton, consultant chez E-Cube, à Lausanne

Nicolas Charton, consultant chez E-Cube, à Lausanne Image: FLORIAN CELLA

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Nicolas Charton est l’un des partenaires de E-Cube, une société spécialisée dans le conseil aux entreprises actives dans l’énergie. Établie à Paris, elle possède des bureaux à Lausanne. Le consultant revient sur l’acquisition spectaculaire des activités de services du groupe Alpiq et définit les conditions préalables à l’ouverture du marché à la concurrence.

La reprise d’Alpiq InTec par le groupe Bouygues est-elle la démonstration que le secteur de la construction veut devenir un acteur de la transition énergétique?

C’est une confirmation. C’est peut-être nouveau pour la Suisse, pays où les grands acteurs de la construction comme Implenia ou Losinger Marazzi (filiale de Bouygues) étaient jusqu’ici relativement peu présents dans le secteur des services énergétiques. À l’inverse, dans le reste de l’Europe, notamment en France, des acteurs comme Bouygues Energies Services sont très actifs dans le secteur des services liés à l’énergie, avec l’ambition d’être leader dans l’ensemble des solutions dites de la «smart city» (ndlr: ensemble des technologies qui permettent un meilleur usage des ressources au sein des villes). Or, l’énergie et sa gestion sont des maillons cruciaux de la ville «intelligente». L’acquisition récente par le groupe Vinci de Smart Grid Energy, une start-up qui réalise une gestion de la demande électrique de manière très pointue en temps réel, illustre cette volonté des sociétés du bâtiment d’acquérir des compétences très complexes dans la fourniture de services énergétiques. Ces compétences sont rares, et toutes les sociétés suisses du secteur ne maîtrisent pas ce savoir-faire. En clair, l’acquisition d’Alpiq Intec par le groupe Bouygues s’inscrit dans une logique très cohérente de la maîtrise des flux d’énergie.

Les actionnaires d’Alpiq, qui sont également des électriciens qui cherchent à monter dans la chaîne des services, n’ont-ils pas fait entrer le loup dans la bergerie?

C’est vous qui le dites! Mais, compte tenu des ambitions de groupes comme Bouygues ou Vinci, on ne peut écarter cette hypothèse.

Est-ce un élément qui montre également que les propriétaires d’immeubles vont devenir des producteurs ou des acteurs significatifs de la transition énergétique?

Oui, effectivement. La place des bâtiments est fondamentale dans le concept de la ville de demain: ils consomment près de la moitié de l’énergie primaire en Suisse. Les immeubles et maisons vont jouer un rôle de plus en plus important dans l’équilibre énergétique. Dans toute la stratégie énergétique 2050, on a un arbitrage entre l’efficacité énergétique et la production d’énergie renouvelable. Le bâtiment sera un acteur clé pour produire, par ses toits ou façades, de l’énergie mais également pour la stocker, notamment par le biais des véhicules électriques qui y seront parqués.

Va-t-on assister à l’émergence de coopératives de production et de consommation en Suisse, comme la nouvelle loi semble vouloir l’encourager?

Certainement. La loi suisse est l’une des plus favorables en Europe avec les «regroupements pour la consommation propre». Cela fait sens car ces coopératives permettent d’absorber les pics de production d’énergie, de mutualiser l’achat d’énergie et d’avoir accès au marché de gros (ouvert à la concurrence). En fait, c’est une ouverture du marché par le bas. Nos clients, les compagnies électriques et des distributeurs, anticipent déjà ce mouvement.

Reste que cette libéralisation est limitée par des impératifs techniques…

Oui, c’est réservé aux producteurs-consommateurs qui doivent être physiquement reliés dans un espace limité, soit des voisins en quelque sorte. Ils ne peuvent pas déborder sur l’espace public. De plus, pour être autorisés à se regrouper, ils doivent produire au moins 10% de la puissance consommée.

En Suisse, la libéralisation du marché électrique est loin d’être acquise. Certains électriciens craignent de perdre leur rente provenant du courant écoulé auprès des clients captifs (ménages et PME). Et beaucoup craignent que la production d’énergie renouvelable indigène, en particulier hydraulique, soit évincée par le courant produit à partir du charbon allemand ou du nucléaire français. Qu’en pensez-vous?

Ces deux craintes sont fondées. Pour les distributeurs locaux, une ouverture complète du marché les mettrait sous une nouvelle pression, les poussant à mutualiser leurs compétences, voire à se regrouper et à acquérir des compétences qu’ils n’ont pas forcément. Aujourd’hui, ce sont des acteurs régulés qui achètent du courant et qui le revendent avec une marge, en couvrant leurs coûts. Dans un monde concurrentiel, rien ne garantit qu’ils puissent revendre leur énergie avec un bénéfice. Du côté des producteurs d’énergie renouvelable, la crainte existe que le marché soit submergé par du courant étranger à très bas coût. Notez que c’est déjà le cas pour une bonne moitié de l’énergie hydraulique produite par des entreprises comme Alpiq ou Axpo, qui n’ont pas accès aux clients finaux dits «captifs». L’ouverture du marché confronterait l’ensemble des producteurs à cette situation.

Peut-on imaginer une ouverture du marché qui préserve la production suisse indigène et respecte les exigences de libéralisation fixées par l’Union européenne?

Formellement, si on se base sur les règles édictées par l’UE, ce n’est pas compatible. Mais si l’on y regarde de plus près, bon nombre de pays européens ont maintenu des tarifs régulés et des protections particulières. Je pense que la Suisse pourrait aménager une période de transition, notamment pour labelliser et protéger ses énergies indigènes propres. J’imagine que c’est même une condition pour que le peuple suisse accepte une ouverture complète du marché.

Vous êtes un observateur très avisé du paysage électrique suisse et européen. Quel regard portez-vous sur les sociétés suisses?

Les situations sont très variables: localement, des sociétés sont plus innovantes que des géants européens, et en même temps, disons aussi que si la libéralisation ne devait pas voir le jour, certaines pourraient continuer ainsi, sans grands efforts. Dans tous les cas, si cette libéralisation a lieu et dans un contexte de changements technologiques très importants, alors les retardataires seront rattrapés et mis sous pression.

Les sociétés suisses ont-elles abandonné toute ambition européenne?

Il y avait, il y a dix ans, des ambitions fortes des sociétés suisses en Europe. On peut imaginer que certaines entreprises sont toujours intéressées à s’étendre à l’international. Qui sait, dans l’hydraulique, elles ont des compétences à faire valoir. Mais dans le contexte actuel, je constate qu’elles sont principalement concentrées sur leur marché de desserte et sur la Suisse. L’expansion à l’étranger ne semble pas faire partie de leur stratégie à court terme.

(24 heures)

Créé: 06.05.2018, 17h39

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