«Nous avons commis des erreurs, c’est incontestable»

Credit SuisseLe président de Credit Suisse, Urs Rohner, commente les contradictions de l’affaire Khan et soutient le patron de la banque Tidjane Thiam.

Urs Rohner avoue qu’il était pour lui «presque insupportable d’admettre que nous avons espionné nos propres employés».

Urs Rohner avoue qu’il était pour lui «presque insupportable d’admettre que nous avons espionné nos propres employés». Image: RENÉ RUIS

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Credit Suisse fait le ménage. Secoué par l’affaire d’espionnage visant son ancien banquier vedette Iqbal Khan, le groupe a annoncé mardi le départ avec effet immédiat de son directeur opérationnel, Pierre-Olivier Bouée, et du responsable de la sécurité. Le président de Credit Suisse, Urs Rohner, s’explique.

Monsieur Rohner, croyez-vous que cette affaire est close avec la publication de l’enquête interne de Credit Suisse?
Non. J’espère toutefois que les points les plus importants ont été clarifiés et que les choses deviennent à nouveau plus calmes pour la banque. Cette histoire pesait beaucoup sur notre personnel. Nous voulions faire examiner les événements avec sérieux. Nous avons commis des erreurs, c’est incontestable. Je m’en suis excusé. Mais je ne suis pas naïf non plus: ça ne va pas se calmer aussi vite dans les médias.

Quels sont les dommages causés à la réputation de la banque?
C’est difficile à évaluer. Il y a indéniablement eu des dommages à notre réputation. Aucune banque ne veut être publiquement mise au pilori, surtout pas avec une telle histoire. Pour moi, c’était presque insupportable d’admettre que nous avons espionné nos propres employés. Cela ne va pas. Nous ne le cautionnons pas. Je crois que tout le monde dans l’entreprise l’a compris. Mais c’était un cas unique. Nous n’avons pas connaissance d’autres surveillances de ce genre.


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Seules deux personnes sont censées avoir été au courant de la surveillance d’Iqbal Khan: le chef opérationnel Pierre-Olivier Bouée et le chef de la sécurité Remo Boccali. Bouée est considéré comme le bras droit du patron de la banque Tidjane Thiam. Comprenez-vous qu’il y ait des doutes sur le fait que Thiam n’était pas informé?
L’enquête a montré que la mission de surveillance a été décidée dans le secret. Tidjane Thiam m’a confirmé qu’il ne savait rien de cette mission. Je n’ai aucune raison d’en douter. L’enquête conclut que les personnes qui ont agi de la sorte savaient qu’elles prenaient un gros risque et qu’elles souhaitaient de ce fait éviter qu’un cercle plus large en soit informé.

Mais le CEO Tidjane Thiam n’est-il pas affaibli à la tête de la banque?
Je ne crois pas. J’ai parlé à tous les membres de la direction exécutive, ils tous sont derrière Thiam. C’est un patron solide et il a accompli beaucoup de choses au sein de la banque ces dernières années. Cette histoire a montré une fois de plus à quel point des organes de contrôle forts sont importants dans une grande entreprise.

Si le patron ne sait rien de ces opérations, a-t-il vraiment le contrôle sur son entreprise?
Une entreprise peut avoir les meilleurs processus, mais elle ne sera jamais à l’abri d’un petit groupe de personnes agissant à l’insu des patrons. Cela ne se voit que lorsque les choses tournent mal.

Pourquoi Homburger, le cabinet que vous avez mandaté pour cette enquête, n’a-t-il pas examiné la relation entre Tidjane Thiam et Iqbal Khan? Ils auraient pu réfuter une fois pour toutes qu’il s’agissait d’une vengeance privée…
La relation entre Iqbal Khan et Tidjane Thiam n’était pas pertinente pour cette enquête. Tous deux m’ont assuré en début d’année qu’ils continueraient à coopérer de façon raisonnable. Ce qui s’est confirmé, puisque tous deux ont livré de bons résultats ces derniers mois. Tout le monde était également satisfait de la convention de départ de Khan. Pour nous, c’était un épilogue consensuel.


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La relation entre les deux n’a-t-elle pas été perturbée après le scandale survenu lors d’un cocktail en janvier?
À l’époque, j’ai parlé à plusieurs membres de la direction générale. Tous m’ont confirmé que les manières et le ton utilisés au sein de la direction étaient absolument professionnels, même après cet incident.

Après cet éclat, tous deux sont venus vous trouver. Mais chacun a présenté l’incident de façon différente. En quoi les déclarations divergeaient-elles?
C’était plus la façon d’expliquer l’affaire et la tonalité. Mais je ne veux pas entrer dans les détails, c’est une affaire privée.

Mais il y a des rumeurs selon lesquelles Monsieur Khan s’est senti menacé après l’incident. Êtes-vous au courant de cela?
Encore une fois, parce que je n’étais pas présent lors de cet incident, je ne peux pas faire de commentaires sur cette affaire privée.

Le rapport final laisse des questions sans réponse. Lorsque l’affaire a été rendue publique, on a dit qu’il s’agissait d’une «affaire privée». Maintenant, on invoque une autre raison: éviter que des collaborateurs soient débauchés. Quelle est la vraie version?
Les deux ont des divergences privées, c’est un fait. L’enquête a examiné de très près s’il y avait d’autres motifs à la surveillance que celui de vérifier si Iqbal Khan voulait débaucher des clients et des employés. Ce n’était clairement pas le cas. La mission de surveillance n’a été confiée que lorsqu’il est apparu clairement que Khan allait travailler chez UBS. La conclusion du rapport n’a pas d’équivoque.

Autre contradiction: le mémo disait que Khan n’avait été suivi que pendant la journée. Le rapport final, par contre, indique qu’il a également fait l’objet d’une surveillance en soirée.
Ces questions sont examinées dans le cadre de l’enquête de police en cours. À ma connaissance, la surveillance s’est déroulée principalement pendant la journée. Mais cette question n’a absolument pas pesé dans notre décision d’ouvrir une enquête.

Avec le suicide de l’homme qui se tenait entre la banque et l’agence de détectives, l’affaire a pris un nouveau tournant. Va-t-on aussi chercher à déterminer qui a communiqué le nom de cet intermédiaire aux médias?
Cette affaire est tragique et me touche personnellement. Je ne veux pas spéculer ici sur la cause du suicide. S’il devait y avoir des aspects pertinents pour notre banque, nous nous en emparerions bien entendu.

Des employés ou des clients quittent-ils la banque à cause de cette affaire?
Non, nous n’avons pas de signe dans ce sens. Au contraire, de nombreux clients nous ont soutenus. Nos actionnaires font de même et certains d’entre eux ont fait connaître leur point de vue publiquement. Je reçois beaucoup de courrier de clients. Et il y a toujours quelques personnes qui écrivent de temps en temps une lettre moins amicale. Mais la semaine dernière, ils étaient moins de dix au total. Je ne suis pas au courant qu’un gros client ait mis fin à la relation bancaire à cause de cette affaire.

Mais l’affaire continuera certainement à peser sur Tidjane Thiam. Comment la banque gère-t-elle cela?
En opérant le mieux possible et de la façon la plus transparente possible. J’ai eu de nombreuses discussions avec le CEO: il gère l’entreprise de manière absolument professionnelle et continuera à le faire à l’avenir. Il est normal que des erreurs se produisent dans une entreprise de 50 000 employés. La question est de savoir comment on tire les leçons de ces erreurs et comment on peut maintenir le taux d’erreur aussi bas que possible.

Combien de temps Thiam restera-t-il PDG?
De mon point de vue, encore longtemps. L’important est que le conseil d’administration dispose d’un plan de succession pour chaque poste de la direction générale et du conseil d’administration. Nous en avons un. La deuxième chose la plus importante est de ne pas parler de ces plans.

Quel est l’accord pour la sortie pour M. Bouée?
Il n’y a pas de dispositions particulières pour lui, la relation de travail se termine tout à fait normalement avec le respect du délai de préavis habituel. Les détails sont réglementés par le Comité des rémunérations, et s’ils font l’objet d’une publication, nous en rendrons compte dans le Rapport sur les rémunérations du printemps prochain.

Créé: 01.10.2019, 21h08

Les personnages clés de l’affaire d’espionnage

Tidjane Thiam, directeur général de Credit Suisse
En janvier 2019, le patron de la grande banque, 57 ans, organise une «cocktail party» dans sa villa de Herrliberg, sur la Goldküste zurichoise. Amis, collaborateurs et voisins sont conviés. Parmi eux, Iqbal Khan, qui habite la porte à côté: le banquier-vedette de Credit Suisse a racheté la maison voisine de son ami. Mais deux ans de travaux ont créé entre le chef et son subordonné des tensions qui atteignent leur paroxysme ce jour-là. Le sujet de discorde: des arbres qui gâcheraient la vue des Khan sur le lac. La discussion est mouvementée entre Iqbal Khan et la compagne de son patron. Tidjane Thiam intervient, prend son employé à part pour lui reprocher un comportement excessif. Le ton monte en marge des festivités. Le CEO aurait même proféré des menaces avant que l’épouse de Khan intervienne pour les séparer.

Iqbal Khan, coprésident de la gestion de fortune globale chez UBS
Après l’esclandre, les deux anciens amis ne se parlent pratiquement plus. Leurs relations professionnelles étaient déjà tendues. Iqbal Khan, 43 ans, dirigeait depuis 2015 la puissante division de gestion de fortune privée internationale. D’aucuns le voyaient succéder un jour à Tidjane Thiam, qui aurait pris ombrage des succès de son ambitieux disciple. Le banquier prodige se serait, lui, montré frustré de ne pas pouvoir prendre plus de place sous les projecteurs. En juillet, Iqbal Khan crée la stupeur sur la Paradeplatz en démissionnant. En août, il annonce que son nouvel employeur n’est autre qu’UBS, le grand rival de Credit Suisse, pour qui il reprend la coprésidence de la division internationale du private banking. Son contrat commençait ce mardi.

Pierre-Olivier Bouée, COO démissionnaire de Credit Suisse
Pierre-Olivier Bouée était, jusqu’à sa démission mardi, directeur opérationnel de Credit Suisse. Ce Français était considéré comme le plus proche collaborateur de Tidjane Thiam, avec lequel il a travaillé pendant vingt ans au sein de différents établissements, notamment Prudential, que Thiam dirigeait avant de rejoindre Credit Suisse. Selon l’enquête interne mandatée par cette dernière, c’est Pierre-Olivier Bouée qui a pris, seul, la décision de faire surveiller Iqbal Khan après l’annonce de son départ, afin de protéger les «intérêts de la banque». Il aurait redouté que leur employé-vedette tente de débaucher d’autres collaborateurs.
Le 29 août, Pierre-Olivier Bouée ordonne de faire suivre Iqbal Khan. L’affaire coûte également son poste au chef des services de sécurité de Credit Suisse, Remo Boccali, qui a présenté sa démission.

Investigo, agence de détectives privés
C’est une petite agence de détectives zurichoise spécialisée dans la surveillance de fraudeurs aux assurances sociales qui se voit confier la tâche de filer Iqbal Khan. Le 17 septembre, lui et son épouse circulent en ville de Zurich. Mais le banquier est sur ses gardes et remarque qu’une voiture est sur leurs traces. Il se gare, sort son téléphone pour prendre en photo les plaques d’immatriculation. S’ensuit une altercation, près de la Banque nationale. Selon le récit de Khan aux autorités, un des trois occupants de la voiture aurait fondu sur lui et tenté de lui arracher son téléphone avant de s’enfuir. Il dépose une plainte pour contraintes et menaces. La police retrouve le détective, qui avoue avoir été mandaté par Credit Suisse. S’agissant de l’altercation avec Khan, il assure avoir agi de manière défensive. La justice zurichoise enquête. Un épisode tragique a encore marqué l’affaire. Un ancien employé de Credit Suisse s’est suicidé peu après l’éclatement du scandale. Selon plusieurs médias, il aurait servi d’intermédiaire entre la banque et Investigo.

Gabriel Sassoon

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