Credit Suisse attaque «Inside Paradeplatz» en justice

MédiaLa grande banque en a assez du journalisme agressif de Lukas Hässig. Elle veut le forcer à changer de style.

Lukas Hässig, l’empêcheur de tourner en rond.

Lukas Hässig, l’empêcheur de tourner en rond. Image: Keystone

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La plainte pour concurrence déloyale et atteinte à la personnalité, déposée par Credit Suisse (CS) contre le site d’information Inside Paradeplatz et son propriétaire, le journaliste financier Lukas Hässig, est toujours maintenue. Une semaine après l’avoir reçue au début de novembre, le Tribunal de commerce du canton de Zurich était entré en matière et avait même revu à la hausse la valeur litigieuse de 100 000 francs, à au moins un demi-million. Trois articles sont incriminés (Le CS c’est comme la FIFA, Tidjane Thiam vole le cœur du CS et Urs Rohner n’arrive pas à lever du capital), même si des modifications ont été entre-temps apportées par le journaliste à certains titres et contenus de ses articles.

«Tages-Anzeiger» aussi visé

Au même moment où Credit Suisse déposait plainte contre Inside Paradeplatz, le groupe bancaire doublait la mise auprès de ce même tribunal et contre le même journaliste, mais cette fois en mettant en cause le Tages-Anzeiger (ndlr: édité par le groupe Tamedia, tout comme ce journal), puisque ce dernier y rédige régulièrement des articles. En cause ici, la publication titrée Credit Suisse est au-dessus des lois aux USA.

Selon Simon Canonica, juriste auprès de Tamedia, «une conciliation permettant d’éviter un jugement peut toujours être trouvée entre le Tages-Anzeiger et Credit Suisse». Pour l’instant, le quotidien vient d’envoyer au Tribunal de commerce sa réponse aux accusations de la banque. «Nous avions fait des modifications à l’article en question, mais nous refusions de le retirer car il nous semblait en ordre; cela n’a pas suffi à Credit Suisse», a précisé l’homme de loi.

Contrairement à la plainte déposée contre Inside Paradeplatz, «celle contre le Tages-Anzeiger ne contient aucune demande en dédommagement», a encore précisé Simon Canonica. Elle fait pourtant aussi «référence à la concurrence déloyale et à une atteinte à la personnalité».

Erreur tactique?

Credit Suisse n’a souhaité répondre à aucune des nombreuses questions envoyées, ni sur les chances de trouver un accord ni sur d’autres éléments, par exemple sur des risques pour leur réputation souvent encourus dans ce type de procès en lien avec la liberté de la presse.

Ceci alors que Credit Suisse attire tous les regards pour avoir annoncé une accélération de sa restructuration, pour le salaire stratosphérique versé à son nouveau directeur, Tidjane Thiam, ou encore le rôle controversé d’un conseil d’administration toujours présidé par Urs Rohner.

«Nous ne nous sommes pas exprimés à ce propos en automne, puisqu’il s’agit d’une affaire en cours. C’est toujours le cas aujourd’hui», a fourni comme seule réponse Dominique Gerster, responsable de la communication pour la gestion de fortune chez Credit Suisse.

De son côté, Lukas Hässig n’a pas non plus indiqué si un accord pouvait éventuellement être trouvé concernant son site Inside Paradeplatz et lui-même. Il est possible que Credit Suisse et Lukas Hässig se soient entendus pour ne pas dévoiler publiquement leur tentative de conciliation, a évoqué une source.

Mais à part sur ce point, le journaliste est prolixe. Et pour cause. Engagé dans un combat à la «David contre Goliath», le spécialiste du monde bancaire suisse a reconnu tout à fait ouvertement lors d’une rencontre en début de semaine que «c’est son moyen de défense, de parler au maximum de cette affaire avec Credit Suisse».

Réputation malmenée

Il faut dire que ces derniers mois, la relation entre Lukas Hässig et la place financière suisse s’est davantage tendue. Il est devenu encore plus insupportable aux yeux des banques, tout en représentant un poids toujours plus lourd pour certains éditeurs qui l’emploient. Une chargée de la communication d’une grande banque suisse indiquait récemment que «la menace juridique est le seul langage que comprend ce journaliste».

En octobre, Julius Bär avait ouvert les feux et publié un communiqué, fait rare, où la banque de gestion de fortune disait vouloir engager une action en justice contre la Handelszeitung et Lukas Hässig suite à un article en lien avec la FIFA.

Un accord a pu être trouvé entre Lukas Hässig et Julius Bär, «sans qu’aucune plainte n’ait été déposée, ni non plus contre la Handelszeitung», ont concédé le journaliste, la banque et l’hebdomadaire économique.

Le directeur de la communication de Julius Bär, Jan Vonder Muehll, a pourtant tenu à préciser que «Julius Bär est intervenu juridiquement avec succès». Lukas Hässig a répondu à ce propos «avoir fait un geste de son plein gré envers cette banque en guise d’apaisement», en effaçant deux articles où Julius Bär apparaissait.

En fait, l’action de Julius Bär s’est inscrite dans «la douzaine de lettre d’avocats» et d’appels reçus par Lukas Hässig ces dernières années, selon ses propres explications.

Hässig perd un emploi

Mais le coup a porté apparemment plus loin. Le journaliste a servi de fusible et a perdu son emploi comme journaliste auprès de la Handelszeitung. Apparemment, cet hebdomadaire ne veut plus travailler avec lui car il représente un trop important risque commercial.

Le journaliste s’est-il radicalisé depuis le lancement de son site d’information en 2011? «Je pense plutôt que mon style direct est lié à mon entreprise. Comme site sur Internet, je dois interpeller, aussi personnellement. Le style est différent, mais les standards journalistiques restent les mêmes; je vérifie les informations qui me viennent de gens déçus des modifications en cours dans le monde bancaire.»

Attirer le lecteur

Dans sa plainte, Credit Suisse reconnaît que le site jouit d’une audience nationale, mais soutient que Lukas Hässig ne remplit pas les standards minimaux du métier. Mais Inside Paradeplatz serait-elle une source de renom si les informations qu’elle publie n’étaient pas, régulièrement du moins, de qualité? La banque n’a pas non plus souhaité répondre à cette question. Pour Lukas Hässig, c’est clair, «Credit Suisse ne veut plus de ce type de journalisme, mais ce n’est pas avec ce procès qu’elle arrivera à ses fins».

Créé: 01.04.2016, 08h00

Le David de la finance

Pour situer le personnage, on se rappelle que Lukas Hässig avait révélé parmi de nombreux scoop celui du parachute doré de 72 millions touchés par Daniel Vasella en quittant la présidence de Novartis en 2013.

Inside Paradeplatz est largement utilisé comme source d’information par les médias suisses, y compris suisses romands, comme Le Matin Dimanche, L’Hebdo, L’Agefi ou Le Temps. Paradoxalement, Inside Paradeplatz, lancé à la fin de 2011 sous la forme juridique d’une société à responsabilité limitée (GmbH), est produit depuis un carton à chaussure: une seule et unique place de travail parmi d’autres plantée dans un espace ouvert avec vue sur un énorme immeuble en construction, au-dessus du fameux théâtre Schiffbau, dans le quartier industriel-branché de Zurich-West.

Réglé comme un métronome, c’est d’ici, au son du marteau-piqueur, que Lukas Hässig envoie à 8?h du matin sur Internet un nouvel article sur une banque suisse, chaque jour ouvrable de la semaine, du lundi au vendredi. T.T.

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