Job: «Le syndrome de l’imposteur fait des employés idéaux»

FEMINAVous avez l’impression de ne pas mériter votre poste et que les autres surestiment vos capacités? vous êtes sans doute victime du syndrome de l’imposteur.

«J’avais beau savoir qu’on ne devient pas prof d’uni par hasard, que j’avais fait ce qu’il fallait pour cela, je craignais d’être démasqué. Je me sentais comme la boîte de vitesses d’une Jaguar qui se serait dit que la voiture était trop belle pour qu’elle fît réellement partie du moteur!»

«J’avais beau savoir qu’on ne devient pas prof d’uni par hasard, que j’avais fait ce qu’il fallait pour cela, je craignais d’être démasqué. Je me sentais comme la boîte de vitesses d’une Jaguar qui se serait dit que la voiture était trop belle pour qu’elle fît réellement partie du moteur!» Image: DR

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Quand j’ai commencé à enseigner la littérature à l’université, dans les années 1990, je me suis dit que les membres du comité qui m’avaient engagée s’étaient trompés.» Le ton enjoué, l’auteure et maître de conférences française Belinda Cannone reprend: «Je me demandais quand ils allaient s’apercevoir que je n’étais pas légitime car j’avais le sentiment confus de ne pas être la personne qu’il fallait pour occuper ce poste.

J’avais beau savoir qu’on ne devient pas prof d’uni par hasard, que j’avais fait ce qu’il fallait pour cela, je craignais d’être démasquée. Je me sentais comme la boîte de vitesses d’une Jaguar qui se serait dit que la voiture était trop belle pour qu’elle fît réellement partie du moteur!»

En d’autres termes, Belinda Cannone éprouvait ce qu’on appelle aujourd’hui le sentiment d’imposture ou encore le syndrome de l’imposteur – un ressenti pour le moins désagréable et déstabilisant qui touche «pratiquement tout le monde, à un moment ou à un autre de la vie», note le docteur en psychologie Kevin Chassangre.

Identifié dès la fin des années 1970 par les deux docteures en psychologie clinique Pauline Clance et Suzanne Imes, ce phénomène en expansion frappe quelque 70% des gens, tous sexes confondus. Même si, dans plus de 90% des cas, seules les femmes osent en parler ouvertement!

Image: istock

Ce qu’il recouvre? Auteure du «Sentiment d’imposture» (ed. Folio/Gallimard) Belinda Cannone insiste pour dire qu’il ne «s’agit pas d’une maladie» et que cette perception de soi est surtout «un problème d’identité. On a une représentation de la personne qu’il faudrait être pour occuper légitimement la place qu’on occupe tout en ayant le sentiment qu’on ne correspond pas à cette image fantasmatique.»

Une dichotomie entre ce qu’on montre et ce qu’on ressent que subit par exemple Anne, qui vient de terminer brillamment sa formation d’herboriste en Valais:

«Je n’ai pas l’impression de mériter ma réussite. Au lieu de me dire que j’ai démontré des compétences et du savoir-faire, je ne peux pas m’empêcher de croire que j’ai obtenu mon diplôme parce que j’ai eu du bol, parce que j’ai rencontré des gens sympas et bienveillants qui m’ont portée. Au fond, je suis persuadée que je n’y suis pour rien!»

On se sous-estime

Comme l’explique notamment le psychologue clinicien Bruno Lefebvre, cette vision minorée de soi, qui apparaît souvent lors de périodes clés (examens, déménagement, changement d’emploi ou d’affectation, rupture, rencontre, naissance d’un enfant…), se manifeste également par la peur d’être démasqué par des personnes qui sont, elles, supposément adéquates et qui vont nous reprocher d’être arrivées là où nous sommes.

Elle peut s’exprimer dans tous les domaines. Dans les relations amoureuses, quand on s’imagine ne pas être la bonne personne pour son (ou sa) chérie et, donc, ne pas mériter l’amour que l’on reçoit. En famille, quand, se sentant soi-même un peu enfant, «on se demande comment être en capacité d’élever sa progéniture», note Belinda Cannone.

Ou, évidemment, dans le cadre du travail, relève Bruno Lefebvre. Il précise:

«Là, le syndrome de l’imposteur ressort notamment lorsque l’on gravit les échelons de l’entreprise et que l’on redoute une brusque redescente du fait de la détection par l’environnement de notre illégitimité à être parvenu jusque-là.» Une crainte que Solange connaît bien, d’ailleurs.

Animatrice socioculturelle dans un EMS depuis quelques mois, cette joyeuse quadragénaire se dit «persuadée que ses chefs vont finir par comprendre». Pétillante et radieuse, elle reprend: «Depuis que j’ai commencé, on me fait une confiance totale et c’est merveilleux. Mais quand ils m’auront percée à jour et vu que je ne suis qu’une supercherie… qu’est-ce qui va se passer?» Rien, probablement. Car comme une bonne majorité des victimes de ce sentiment d’imposture, la jeune femme se fait certainement du souci à tort, notent les spécialistes.

Ainsi Belinda Cannone, qui souligne que «pour se sentir imposteur, il faut être arrivé dans la place. Le sentiment d’imposture ne vient qu’à ceux qui réussissent!»

Le rôle de l’éducation

Certes. Mais alors pourquoi donc toutes ces inquiétudes et cette idée que nous sommes surestimés par notre entourage? Pour Kevin Chassangre et sa collègue Stacey Callahan, professeure de psychologie à l’Université de Toulouse, la source du problème est à chercher dans les croyances «issues de l’environnement dans lequel nous nous développons».

Autrement dit, tout cela viendrait de l’interprétation que l’on fait des messages entendus dans notre enfance et dans notre adolescence (à la maison, à l’école, pendant les loisirs, etc.), mais aussi aujourd’hui, dans notre quotidien. Par ailleurs, comme le soulignait récemment le sociologue Roland Gori dans une interview, le syndrome de l’imposteur est largement corrélé à nos sociétés occidentales:

«Nous évoluons dans un univers qui considère la vie comme un champ de courses, avec des résultats à atteindre, des scores à réaliser. Notre vie professionnelle, mais aussi intime, est quadrillée par un système d’expertise, la mise en place de règles, de conduites, de normes qui se sont sans cesse accrues depuis les années 1970. Dans le monde du travail, par exemple, avec les entretiens annuels d’évaluation qui recensent nos activités, fixent des objectifs et exigent des résultats. Il faut plus que jamais se vendre!»

Ceci étant posé, les spécialistes relèvent tout de même que cette remise en question de soi est «parfaitement normale». Saine, même. Et Belinda Cannone de s’exclamer: «Ceux qui ne l’éprouvent pas à un moment ou à un autre de leur vie sont carrément inquiétants!» Un avis que partage Kevin Chassangre. Il nuance, toutefois: «Le problème, c’est quand on doute trop et sur le long terme!»

Bruno Lefebvre ajoute: «A mon avis, il faut distinguer le fait de douter de nos certitudes – ce qui nous permet de réfléchir, de prendre les bonnes options et d’avancer – et douter systématiquement de soi, ce qui nous amène à nous disqualifier, à rester paralysé, à ne plus oser prendre des initiatives et nous empêche de dormir la nuit!» Kevin Chassangre abonde et spécifie:

«Se sentir imposteur peut en effet induire une forte motivation mais aussi de profondes souffrances psychologiques!»

Un stress insidieux

Au fil des observations qui l’ont notamment conduit à écrire «Cessez de vous déprécier! – Se libérer du syndrome de l’imposteur» (Ed. Dunod), il a en effet constaté que si, pour certains, le sentiment d’inadéquation est une espèce de boosteur qui les pousse à manifester une forte motivation et une grande implication dans leurs activités (ne serait-ce que pour tenter de prouver leurs compétences!), pour d’autres, c’est l’exact inverse.

De fait, la peur de ne pas être à la hauteur, doublée d’une mauvaise estime de soi, freine tout élan, toute possibilité de faire valoir ses capacités et talents et peut mener au burnout, voire à la dépression. Soumis de manière permanente à ce phénomène psychologique, on finit par en faire trop pour compenser ce qu’on estime être insuffisant, précisent de nombreux thérapeutes qui se sont penchés sur la question.

S’ensuivent un épuisement global et un stress généralisé qui ne s’arrêtent pas aux frontières du cercle professionnel ou familial mais s’étendent insidieusement dans toutes les autres sphères de la vie courante. D’où la nécessité de ne pas se laisser aspirer dans une spirale autodestructrice, donc.

Comment faire? Tout d’abord, il faut bien comprendre et assimiler qu’il ne s’agit pas d’une pathologie clinique et que nous sommes tous amenés à douter de nos compétences un jour ou l’autre, notent en chœur les experts. Ceux-ci préconisent ensuite une bonne petite introspection, afin de se libérer de l’emprise néfaste de ce ressenti – pour essayer de n’en garder que l’aspect moteur.

«Par une autoanalyse ou une analyse accompagnée, il s’agit de creuser en soi pour essayer de réussir à voir la réalité telle qu’elle est, non telle qu’on la fantasme, précise Belinda Cannone. Au fil du temps, constater que les choses se passent bien et qu’on se maintient à la place qu’on a convoitée permet d’aller mieux. Cela dit, je pense qu’il ne sert à rien de vouloir complètement éradiquer ce sentiment: il est naturel, humain et lié à notre envie d’avancer.»

Et de conclure: «J’irai même plus loin: dans notre société de la fatigue d’être soi, du désenchantement et de la dépression, celui qui éprouve un sentiment d’imposture demeure un être de désirs. Et donc d’action. Alors moi je dis: bravo!»

«Le syndrome de l’imposteur fait des employés idéaux!»
l'avis de Bruno Lefebvre, psychologue clinicien

FEMINA Comme spécialiste de la prévention des risques psychosociaux et du développement de la qualité de vie au travail, vous avez étudié le syndrome de l’imposteur. A votre avis, qu’est-ce qui le provoque dans ce cadre précis?
Les causes sont diverses. Ce syndrome est souvent lié au sentiment de ne pas être à la hauteur. Ne pas être à la hauteur d’une image inatteignable de nous-même ou ne pas être à la hauteur des attentes de l’environnement, surtout au regard des exigences combinées pesant sur la professionnelle, la maman, la femme.
Parfois, nous le retrouvons aussi chez des personnes autodidactes, ou presque, ayant gravi des échelons bien au-delà de ce qu’elles auraient pu espérer. Parfois encore, le syndrome de l’imposteur s’acquiert à la suite d’une expérience traumatisante – comme avoir été brutalement disqualifiée par un chef qui l’a fait de manière si convaincante que la personne perd toute confiance en elle.

De nombreuses personnes très compétentes mais frappées du syndrome de l’imposteur végètent à leur poste. A vous entendre, les incompétents mais sûrs d’eux-mêmes qui gravissent les échelons peuvent les remercier!
Oui, malheureusement, c’est une réalité. Les personnes atteintes du syndrome de l’imposteur ne sont en général pas très bonnes en marketing personnel. Elles attendent qu’on vienne les chercher, que l’on reconnaisse la réussite qu’elles n’osent pas affirmer elles-mêmes. Or, bien souvent, ce n’est pas le plus méritant qui obtient le plus, mais plutôt celui qui demande davantage!

Impliquées, bosseuses, perfectionnistes, investies et ne comptant pas leurs heures, par peur d’être démasquées, les victimes de ce syndrome ne seraient-elles pas les employées idéales?
Absolument! D’ailleurs, très souvent, ces personnes sont très recherchées. Pire: elles sont même encouragées dans leur insécurité par leur environnement! Il faut dire qu’elles se remettent tout le temps en question, ont toujours l’impression de ne jamais assez en faire, ne sont pas revendicatrices, sont plutôt agréables dans la relation car elles font tout pour se faire accepter.
Pour ne plus se laisser avoir, elles devraient vraiment se demander: «Après avoir échangé ou travaillé avec telle ou telle personne, avec qui est-ce que je me sens davantage en confiance? Et avec qui est-ce que je me sens systématiquement disqualifiée et diminuée?»

Retrouvez plus de contenu Femina sur www.femina.ch

(Femina)

Créé: 12.10.2018, 10h16

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