L’entrepreneure qui écoute les épicéas de résonance

Céline RenaudElle court, elle court, la directrice de JMC Lutherie qui se ressource dans la forêt du Risoud et qui vient de publier un livre.

Céline Renaud trouve son inspiration dans la forêt du Risoud, à l’écoute des vieux épicéas de résonance qui fournissent le bois d’harmonie.

Céline Renaud trouve son inspiration dans la forêt du Risoud, à l’écoute des vieux épicéas de résonance qui fournissent le bois d’harmonie. Image: Vanessa Cardoso

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Parfois, elle s’assied au pied d’un arbre et prend une double respiration. La forêt du Risoud de son enfance est non seulement le lieu vivifiant où elle se ressource, mais aussi l’endroit idéal pour exprimer dans l’écriture ses réflexions et ses états d’âme d’entrepreneure, un terme auquel elle tient car plus adapté qu’«entrepreneuse» à sa volonté de reconnaissance. Directrice et cofondatrice de JMC Lutherie, une entreprise du Brassus qui fabrique des guitares, des enceintes audio et des supports sonores pour les montres à sonneries haut de gamme, Céline Renaud trouve son inspiration à l’écoute des vieux épicéas de résonance qui fournissent le bois d’harmonie.

Habituée comme femme d’affaires à vivre à un rythme effréné qui l’entraîne dans d’incessants voyages à travers la Suisse et le monde, elle court, elle court, tel un feu follet. Sa mission première est de faire découvrir les produits de la manufacture de la vallée de Joux. Pour cela, la manager formée à l’École hôtelière de Lausanne donne plus de 300 conférences publiques par année – joliment appelées «dégustations de sons» – où elle prend tour à tour l’habit d’entrepreneure, conteuse et maître de musique pour faire entendre «la magie de la musique diffusée par ce bois de résonance qui non seulement amplifie, mais produit un son plus rond, plus chaud et plus touchant».

"Une vie de fou"

À côté de ses fonctions de direction d’entreprise, elle donne encore des cours dans des sociétés du luxe pour apprendre à s’exprimer en public et raconter des histoires avec des produits. Sans oublier sa vie de famille avec son compagnon et coach, Arjen, «sans qui, je ne pourrais pas faire cela», et sa fille, Mia, qui après l’avoir souvent accompagnée dans ses pérégrinations, se calque désormais sur le programme scolaire. Et dans cette vie «de fou», elle a encore trouvé le temps, souvent grignoté sur ses nuits, pour rédiger des chroniques de sa vie mouvementée.

Mais en ce jour pluvieux de novembre, dans les bois du Jura, elle nous dévoile la sève qui la nourrit: la passion de son métier, des rencontres avec des gens de tous horizons et son amour pour les arbres, plus particulièrement ces fameux sapins rouges du Risoud au cœur de l’activité de JMC Lutherie. Un jour, choisi en fonction de la saison et de la lune, le cueilleur en sélectionnera un seul parmi 10 000 pour toute la production annuelle de la manufacture. Les critères d’un bon arbre de lutherie – qui séchera des années – sont multiples: dans le Jura, de par les conditions de sol et de climat, il doit atteindre 350 ans d’âge, gage d’une fibre aux propriétés mécaniques et sonores parfaites. Il monte droit au ciel pour atteindre la taille suffisante à la fabrication d’une table d’harmonie, pièce maîtresse d’une guitare. Les yeux rivés vers la cime, Céline Renaud enlace un jeune épicéa «prometteur» de 150 ans: «On le prend dans les bras pour voir s’il est vraiment droit et observer de près son écorce. Mais aussi pour lui faire un câlin… Cette forêt du Risoud recèle l’or vert du luthier. À l’extrême limite entre légèreté et résistance, ce bois est le meilleur du monde pour une guitare!»

Un jour de 2004, alors qu’elle quittait une grande maison horlogère à la recherche de son indépendance, son voisin Jeanmichel Capt, luthier-guitarier autodidacte, lui dit son désir de trouver de l’aide pour développer son art. Elle saisit tout de suite la portée de cette rencontre: faire vibrer le bois de résonance loin à la ronde à travers les inventions de son partenaire. Mais on comprend qu’entre la directrice soucieuse de faire tourner l’entreprise – qui vit aujourd’hui avec un effectif réduit à six personnes mais avec une centaine de sous-traitants artisans – et le créateur, qui rêve d’instruments, les cordes sont parfois tendues. Normal dans une petite société qui doit se réinventer en permanence: «Quand on travaille avec un inventeur-artiste, on ne suit pas le business plan comme ça.»

Une membrane vibrante

Jeanmichel Capt en est conscient. «Nos tâches sont différentes et nous ne sommes pas pareils, c’est ce qui enrichit notre relation, dit-il. Elle a deux lobes: l’un très cartésien et efficace, grâce à son intelligence, l’autre avec beaucoup de cœur et d’instinct.» Il faut de tout cela pour vendre des produits haut de gamme à «forte teneur artistique et émotionnelle» et convaincre un auditoire pas forcément attentif aux subtilités de l’enceinte unique comme le produit phare maison Soundboard JMC. Ce haut-parleur combine le bois d’épicéa de résonance avec des matériaux actuels tel le nid d’abeille kevlar – utilisé notamment dans les bateaux de compétition – selon des techniques de lutherie traditionnelle. Le panneau de bois composite fonctionne comme une membrane vibrante pour donner un rendu sonore digne d’un instrument en live. «On essaie de donner du sens aux sons, apporter de l’âme, pour que cela devienne de la musique», observe le luthier.

Le secret de JMC Lutherie est d’avoir associé cet artisanat aux technologies électroniques de sons pour les smartphones dans ses haut-parleurs nomades Bluetooth et ses docking stations. La voix grave ou riante, Céline Renaud raconte sans se lasser cette aventure qu’elle vit à plein tube. Dans ses chroniques – rédigées à la demande du journal économique «L’Agefi» mais qu’elle a réunies dans un livre à compte d’auteur –, la Combière confie ses questionnements et ses peines d’entrepreneure. On y partage ses «petits énervements au quotidien», ses tribulations face au juge, au banquier, à l’employé de l’administration ou même la direction des écoles. Elle souhaiterait en effet une école plus conciliante avec ses demandes de congé pour sa fille afin que celle-ci puisse apprendre l’entrepreneuriat in vivo. En attendant, elle planche déjà sur un nouveau livre dédié à la forêt, un recueil de photos et de conversations avec… les arbres!

Créé: 07.12.2018, 10h11

Bio

1975 Naissance le 15 février, au Sentier, à la vallée de Joux, où elle grandit et fait ses classes. Elle est fille d’un père combier, chef d’une entreprise de micromécanique et d’une maman bernoise.
1990 Gymnase à Yverdon.
1993 Études à l’École hôtelière de Lausanne.
1997 Début de sa carrière dans la haute horlogerie, chez Jaeger LeCoultre, d’abord dans le marketing et l’événementiel puis la gestion de projets industriels.
2001 Responsable du controlling financier international chez Breguet (groupe Swatch).
2004 Rencontre avec l’artiste et luthier Jeanmichel Capt, son voisin.
2005 Fondation de la manufacture JMC Lutherie SA avec le luthier et Lionel Capt, responsable des finances, sans lien familial avec le premier.
2012 Naissance de sa fille Mia.
2018 Publication de ses chroniques publiées dans «L’Agefi»: «50 semaines dans la peau d’une entrepreneure» (info@celinerenaud.ch).

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