Le nouvel homme fort de Crédit Suisse fait table rase

RévolutionTidjane Thiam inféode la banque d’affaires et d’investissement aux besoins des super-riches. D’importance stratégique, la Suisse est pourtant durement touchée par la réorganisation

Le Franco-Ivoirien est issu du consultant McKinsey, où on apprend à gérer des groupes complexes, les restructurer et les réorienter très rapidement.

Le Franco-Ivoirien est issu du consultant McKinsey, où on apprend à gérer des groupes complexes, les restructurer et les réorienter très rapidement. Image: ARND WIEGMANN/Reuters

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Tidjane Thiam n’a pas seulement tourné une fois pour toutes la page sur les huit ans du règne incroyablement long de son prédécesseur, l’américain Brady Dougan, à la direction générale de Credit Suisse. Le Franco-Ivoirien, en poste depuis juillet, a surtout rompu mercredi le tabou fondateur de la grande banque suisse en rabotant sa banque d’affaires, lors de la présentation sa nouvelle stratégie.

Dès aujourd’hui, Credit Suisse vise aussi le premier rang mondial dans la gestion de fortune pour les super-riches, comme sa rivale UBS. La banque d’affaires et d’investissement ne sera là que pour épauler cet objectif. Cette activité consistant à financer les entreprises et à traiter des instruments financiers complexes formait l’ADN de l’établissement de la Paradeplatz depuis sa création en 1856, une importance qui n’a jamais vraiment été remise en cause jusqu’à mercredi. Urs Rohner, le président de Credit Suisse, aussi présent hier à la rencontre matinale avec les médias, a mentionné un «nouveau chapitre» dans l’histoire plus que centenaire de la banque. Parler d’une «révolution» semble plus approprié.

Nouveaux besoins

La nouvelle stratégie de Credit Suisse se comprend à travers les choix que la grande banque a dû faire: trancher entre les moyens dont elle dispose, ses fonds propres, plus faibles que ceux de la concurrence, et leur allocation dans les régions et les métiers bancaires pour qu’ils assurent la meilleure croissance et la plus forte rentabilité.

Tidjane Thiam est arrivé à la conclusion que c’est en Asie et dans certains pays émergents, que la croissance de nouveaux riches est la plus importante. Mais contrairement au modèle classique et selon lui dépassé de la gestion de fortune, «ces personnes attendent de leur banque qu’elle contribue activement à la progression de leur richesse en les conseillant et en les soutenant activement dans leurs affaires». Ce sera la fonction principale de la banque d’investissement de Credit Suisse.

La Suisse est l’autre marché d’importance stratégique défini par Credit Suisse. Ce pays reste celui où la fortune par habitant est la plus élevée du monde. Ce potentiel qui n’est pas encore entièrement exploité par elle.

En lien avec cette analyse, Credit Suisse veut être le plus près possible de ses clients. Son organisation a été dès lors complètement revue. Elle comprend maintenant trois divisions de gestion de fortune organisées géographiquement: l’Asie-Pacifique, la Suisse, et le reste des pays où elle est active (Europe, Amérique du Sud et Afrique), appelée International Wealth Management.

La banque d’affaires et d’investissement se scinde en deux divisions supplémentaires, Global Markets, et Investment & Banking Capital Markets, qui soutiennent ces trois régions.

10% d’emplois en moins en Suisse

Pour dégager de nouveaux moyens, insuffisants pour assurer sa croissance, Credit Suisse réduit drastiquement sa voilure dans deux activités de sa banque d’affaires. Cela coûtera 1800 emplois à Londres (lire ci-contre). L’activité américaine de courtage est vendue à Wells Fargo, la 4e banque des Etats-Unis, ce qui se soldera par une baisse supplémentaire de 2000 postes. La Suisse n’est pas épargnée, puisque 1600 emplois vont disparaître en trois ans, soit en tout une diminution de 5400 emplois sur un total de 48100 (moins 11%). L’Association suisse des employés de banque s’inquiète de ces plans, jugés pourtant «réalistes», eux qui correspondent en Suisse à la suppression de 500 à 600 emplois par an jusqu’en 2018. Credit Suisse compte 17´100 en Suisse, et près de 2000 en Suisse romande.

Ces réductions de postes s’inscrivent dans les nouvelles économies visées de 2,3 milliards de francs d’ici à 2018. A ce montant s’ajoute le programme en cours de réductions des charges de 1,2 milliard, de sorte que Credit Suisse abaissera ses coûts de 3,5 milliards en trois ans. Comme la banque veut investir 1,5 milliard pour soutenir son développement et engager un millier de nouveaux collaborateurs dans la gestion de fortune, les économies nettes vont atteindre 2 milliards.

Entrée à la Bourse de CS Suisse

De plus, la banque veut accroître ses fonds propres à travers deux augmentations de capital. Une fois de 1,35 milliard, pour des investisseurs privilégiés, et une seconde fois de 4,7 milliards pour les actionnaires «communs» de Credit Suisse. Ces 6,05 milliards se situent dans la fourchette inférieure des attentes des analystes, qui prévoyaient des nouveaux fonds allant jusqu’à 8 milliards. Des moyens supplémentaires vont aussi parvenir à Credit Suisse à travers la cotation séparée de 20% à 30% de sa filiale suisse d’ici à fin 2017. Cette entrée à la Bourse de Credit Suisse en Suisse sera de plus un moyen de «connaître la valeur des affaires helvétiques à travers le prix que leur donne le marché», selon Tidjane Thiam.

Les hommes de Brady Dougan ont tous été remplacés, à part le directeur financier, David Mathers. Hans-Ulrich Meister a laissé son siège pour la Suisse à Thomas Gottstein.


Credit Suisse pourrait être conforme aux ratios too big to fail

«Cela ressemble à des mesures spectaculaires, mais Tidjane Thiam est simplement en train de réaliser ce que Brady Dougan aurait dû faire des années auparavant pour augmenter la valeur de l’action: se développer dans des activités profitables, s’étendre en Asie, et réduire les activités à levier», trop gourmandes en capital dans la banque d’affaires et d’investissements, explique Laurent Bakhtiari, analyste auprès de la banque IG. En effet, si Brady Dougan a été reconnu comme un des seuls patrons d’une grande banque internationale à avoir réussi à manœuvrer son établissement pendant la crise sans qu’il doive être sauvé par l’argent des contribuables (comme UBS) ou des investisseurs, son incapacité à profiter ensuite de cette avance sur la concurrence est tout aussi légendaire.

Conclusion, Credit Suisse n’a tout de même pas eu assez de fonds propres pour s’assurer une croissance profitable. La grande banque doit lever maintenant 6 milliards de francs pour se renflouer, et réduire ses postes de 11%. Selon Tidjane Thiam, «cette baisse des effectifs est un maximum, au-delà duquel la capacité de l’établissement à gagner de l’argent est entamée». Le hic, c’est qu’il n’est pas entièrement sûr que cela suffise.

En effet, les mesures annoncées permettront à Credit Suisse «d’atteindre dans trois ans (en 2018) des actifs pondérés en fonction des risques de plus de 12% à 13%, et un ratio de levier financier (leverage ratio, non pondéré) supérieur à 3,5%», a dévoilé le nouveau patron aux médias.

Le Conseil fédéral a communiqué aussi hier ses nouvelles exigences pour les banques d’importantes systémiques «trop grandes pour faire faillite», très attendues par le marché. D’ici à fin 2019, les établissement too big to fail Credit Suisse et UBS devront avoir des actifs pondérés en fonction du risque de 14,3%, et un ratio de levier de 5%. Certains instruments comme les obligations convertibles en actions devraient permettre à Credit Suisse de réduire ces niveaux, au maximum à respectivement 10% et à 3,5%. Credit Suisse se trouverait alors dans la fourchette qu’il vise un an plus tôt. Hier en tout cas, au courant que le Conseil fédéral allait faire le jour même cette annonce sur les besoins en capitaux des grandes banques, Tidjane Thiam a indiqué que les «autorités suisses étaient très soulagées par les mesures qu’il leur a annoncées».

A Londres, devant les investisseurs, le nouvel homme fort de Credit Suisse a pourtant reconnu que la banque est la moins bien dotée en fonds propres de son groupe de pairs, en l’état actuel, et arrive en neuvième position (derrière UBS, leader, Morgan Stanley, Goldman Sachs, Citi, etc.). Le verdict tiré par le Franco-Ivoirien était sans appel, et dur pour son prédécesseur américain: «notre (faible) position en capital a influencé (négativement) notre capacité à créer de la valeur pour nos actionnaires, cela a réduit notre flexibilité, notre capacité à nous restructurer et à distribuer des dividendes». Ce chapitre des fonds propres étant en traind’être clôt, les yeux pourront se tourner vers le développement de Credit Suisse en Asie, où le groupe occupe déjà le troisième rang derrière UBS et Citi, et en Suisse.

Credit Suisse se voit comme un consolidateur de la branche sur son marché historique helvétique. «Nous allons réaliser des acquisitions», a aussi dévoilé la banque. Pas sûr que son déploiement en force soit vu d’un très bon œil par les autres acteurs de la place. D’autant moins que le groupe a «bien augmenté ses nouveaux fonds sous gestion grâce à son activité en Suisse», note l’analyste de Vontobel. En fin de séance, le titre Credit Suisse a clôturé en baisse de 3,58%, les mesures et les résultats trimestriels n’ont pas dû plaire à tout le monde, tout comme l’annonce du Conseil fédéral, qui coût de l’argent.


La City de Londres y laisse encore des plumes

Le choc est dur pour Londres: deux mille employés de Credit Suisse perdront leur emploi à la City. Son nouveau directeur exécutif Tidjane Thiam, installé à Londres pendant ses années à la tête de l’assureur britannique Prudential, n’a pas fait de mystères sur ses intentions: «Nous avons 6600 emplois (à Londres), 2400 au service clientèle (Front Office), 4200 à l’administration. Sur ces 4200, 2400 sont directement connectés aux premiers et ont donc besoin d’être très proches d’eux.» Le nouvel homme fort du groupe financier zurichois a ensuite ajouté que «les 1800 autres n’ont franchement pas besoin d’être à Londres. C’est le potentiel que nous regardons en plus de la possibilité d’un meilleur rendement dans le service clientèle.»

Transférés à Wroclaw

Les collaborateurs des bureaux londoniens de Credit Suisse subiront donc une partie des 3,5 milliards de francs de coupes prévues. Principalement concentrés sur la banque d’investissement, une bonne partie de ces fonctions professionnelles subissent le revirement stratégique opéré par leur groupe et son désir de se concentrer sur la gestion de fortune. D’autant que la zone EMEA (Europe, Moyen-Orient et Afrique) a obtenu des pertes de 262 millions de francs lors du troisième trimestre contre des gains de 181 millions de francs un an plus tôt.

Le grand patron franco-ivoirien a indiqué que ces emplois pourraient être transférés vers la Pologne et l’Inde. Ce n’est guère une nouveauté. La ville de Wroclaw, à proximité des frontières allemandes et tchèques, est devenue depuis quelques années l’une des alternatives de prédilection des grandes banques européennes. UBS et Credit Suisse ont ainsi déjà entamé la délocalisation de leur personnel dans cette zone de l’Union européenne, où les salaires s’avèrent au moins deux fois inférieurs à ceux de Londres et Zurich.

Comme l’indique le site Internet de Credit Suisse, «ouvert en 2007, notre centre emploie plus de 1400 professionnels expérimentés qui apportent un soutien aux opérations de banque privée et à la technologie».

Mauvaises nouvelles en vue

Les mauvaises nouvelles devraient se poursuivre très prochainement pour la City. Deutsche Bank annoncera probablement de fortes coupes dans les effectifs de sa banque d’investissement londonienne le 29 octobre, après des mouvements similaires de Standard Chartered, Barclays et RBS (Royal Bank of Scotland).

Plusieurs facteurs expliquent ce qui peut s’apparenter à de l’acharnement. Le coût de la vie à Londres, poussé à la hausse par les prix de l’immobilier, y rend le coût du travail élevé. La comparaison avec ses voisins européens est devenue encore plus défavorable avec la chute de l’euro, qui a perdu 20% en un an et demi par rapport à la livre sterling.

Enfin, un nuage réel plane sur les institutions financières, et plus généralement sur l’ensemble des multinationales basées au Royaume-Uni: les Britanniques pourraient voter en faveur d’une sortie de l’Union européenne lors du référendum qui aura lieu avant la fin de 2017. En déplaçant dès aujourd’hui une partie de leurs activités, Credit Suisse et ses concurrents s’évitent ainsi toute décision prise dans l’urgence.

Tristan de Bourbon - Londres

Créé: 22.10.2015, 06h41

L’aventure américaine d’une grande banque suisse

Trente ans après, Tidjane Thiam siffle la fin de la tumultueuse conquête des Etats-Unis

Parmi les nombreuses annonces effectuées hier par Tidjane Thiam, le nouvel homme fort de Credit Suisse, deux concernent plus spécifiquement les Etats-Unis. Le transfert de 2000 gérants de fortune au mythique groupe financier californien Wells Fargo, et une restructuration de sa banque d’affaires. Si la banque reste présente outre-Atlantique, elle y réduit considérablement ses muscles.

En fait, l’annonce d’hier signe la fin d’une époque, celle de la conquête des Etats-Unis, de concert avec sa rivale UBS.

C’est en 1940 que Credit Suisse ouvre son premier bureau américain, à New York. Mais c’est surtout en 1988, à la fin de la décennie de l’argent coulant à flots, que le géant zurichois monte en puissance au sein de First Boston, qui est alors l’une des principales banques d’affaires américaine.

Cette présence sur sol américain permettra à Credit Suisse de devenir un des acteurs globaux de la haute finance, du big business. Le CS va d’ailleurs renforcer son rôle outre-Atlantique en gobant en 2000 DLJ (Donaldson, Lufkin & Jenrette), autre acteur de poids. Mais les rachats de l’assureur Winterthur en 1997 puis - au prix fort - de DLJ vont coûter la tête au CEO de l’époque, Lukas Mühlemann. Englué dans l’affaire Swissair, cumulant les fonctions de président du conseil et de patron du directoire, le Zurichois doit passer la main.

En 2008, Credit Suisse, alors dirigé par l’Américain Brady Dougan, parvient à passer l’épaule au moment de la crise financière. Mais elle doit faire appel à deux alliés inattendus: le Qatar - représenté au conseil de CS par Jassim Bin Hamad J.J. Al Thani - et le groupe saoudien Olayan. Aujourd’hui, ces deux gros actionnaires pèsent ensemble, avec leurs options futures, plus du 36% du capital.

Quant à Brady Dougan, après un parcours sans trop de fautes, il s’embourbe dans la sensible affaire des 22?000 comptes non déclarés pour un montant total de 12 milliards de dollars. En février 2014, il passe à confesse face à une commission sénatoriale américaine. Après huit ans à la tête de la banque, il finit par démissionner, et transmets le relais au Franco-Ivoirien Tidjane Thiam.

Roland Rossier

L’ex-CEO Lukas Mühlemann avait acquis au prix fort la banque DLJ. (Image: Keystone )

Brady Dougan a dirigé le groupe au moment de la crise de 2008. (Image: Keystone )

Jassim Bin Hamad Al Thani représente le Qatar au conseil de CS. (Image: DR)

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