La fin des emplois: une société en forme de sablier

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Utilisée sauf erreur pour la première fois, dans l’espace francophone, par l’écologiste Alain Lipietz puis reprise sous une forme différente par l’éditorialiste Jean-Marc Vittori, l’image résume assez bien l’évolution d’une société dans laquelle le centre s’efface au profit des bords, luxe vs «low cost», superriches contre «low wage workers».

Cette polarisation de la société, opérée au détriment de ce qui faisait naguère la classe moyenne, à commencer par l’immense majorité des emplois qui ne nécessitaient ni qualifications particulièrement élevées ni besoin permanent de réapprentissage, fait craindre sérieusement la disparition de la plupart des emplois.

Le phénomène, observé depuis bien avant l’avènement de l’intelligence artificielle (le grand John Maynard Keynes annonçait en 1930 déjà dans un essai emblématique – Economic possibilities for our grandchildren – la disparition de l’emploi pour le plus grand nombre sous l’effet du progrès fulgurant de la technique), divise un monde académique partagé entre ceux, optimistes, qui prédisent que comme lors de toutes les révolutions antérieures, les postes de travail détruits seront remplacés et au-delà par de nouveaux emplois, et ceux qui voient dans la rapidité et l’universalité des bouleversements actuels toutes les raisons de penser que la fin du travail est effectivement arrivée.

La perte de l’emploi est observée depuis bien avant l’avènement de l’intelligence artificielle. Déjà John Maynard Keynes l’annonçait en 1930…

L’un de ceux-ci, l’économiste William Brian Arthur, ne recourt pas à la métaphore du sablier, mais fait observer (dans une analyse que vient de mettre en avant dans sa revue trimestrielle le consultant McKinsey) que l’économie en est arrivée à un point où la production est en principe suffisante pour satisfaire les besoins de tous, mais où les moyens d’accéder à ce qui est produit, autrement dit les emplois, générateurs de l’essentiel des revenus, se font de plus en plus rares. Nous entrons ainsi, selon lui, dans une phase de l’histoire où la question centrale ne sera plus comment produire davantage, mais comment répartir.

Le passage d’une économie de la production à une économie de la répartition ne sera pas simple. Bon nombre de biens et services, la technologie et les réseaux aidant, sont d’ores et déjà gratuits ou presque: les vols «low cost» justement, les messageries, le divertissement, ou encore la presse. Alors que, naguère, il fallait une quinzaine d’étapes, et donc autant d’emplois différents, pour amener le journal à son lecteur, de la dactylo tapant le manuscrit du rédacteur au rotativiste en passant par le linotypiste, le metteur en page, le graveur et le stéréotypeur, aujourd’hui le journaliste saisit son texte, prend la photo, met le tout en page et l’édite sur le Web. Total: un emploi. Si l’économie des biens et services numérisés est à la portée de tous, comment en revanche assurer l’accès aux biens physiques et aux services à la personne qui ne sont pas numérisables, si les maigres salaires restants n’y suffisent plus? W. B. Arthur en est persuadé: dans une telle économie, on ne pourra passer à côté d’une forme ou l’autre de revenu universel.

On s’aperçoit ainsi que les idées apparemment les plus chimériques, ou en tout cas rejetées comme telles par nos sages gouvernants, sont en train de devenir centrales aux yeux de ceux qui font métier d’analyser, avec le plus grand sérieux, le devenir de nos sociétés. (24 heures)

Créé: 13.11.2017, 17h35

Marian Stepczynski

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