Les dessous de la fuite rocambolesque de Carlos Ghosn

ÉvasionPasseport, complices, procès… De nombreuses questions se posent sur le départ inopiné de l’ex-patron de Renault du Japon.

Un peu plus d’un an après son arrestation au Japon, dont cent trente jours passés en prison, l’ex-PDG du groupe Nissan-Renault a décidé de mettre, dimanche dernier, un terme à son séjour forcé sur l’archipel nippon.

Un peu plus d’un an après son arrestation au Japon, dont cent trente jours passés en prison, l’ex-PDG du groupe Nissan-Renault a décidé de mettre, dimanche dernier, un terme à son séjour forcé sur l’archipel nippon. Image: A/AFP

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En cette fin de décennie, alors que d’autres organisaient tranquillement leur réveillon, au Japon, Carlos Ghosn avait d’autres préoccupations en tête que le choix des petits-fours à déguster pour le passage de l’an. Depuis sa résidence surveillée au Japon, il était plutôt en train de fomenter les derniers détails de sa fuite du pays (voir l'infographie ci-dessous) et cela même si, selon ses avocats, ce dernier ne laissait rien transparaître. «Il continuait à préparer son procès lors de nos réunions régulières», a raconté à l’AFP son principal avocat japonais, Junichiro Hironaka.

Un peu plus d’un an après son arrestation au Japon, dont cent trente jours passés en prison, l’ex-PDG du groupe Nissan-Renault a décidé de mettre, dimanche dernier, un terme à son séjour forcé sur l’archipel nippon. Mais qui étaient ses complices? Pourquoi avoir choisi le Liban? Et quid de son procès au Japon agendé au mois d’avril…? Quelques jours après, de nombreuses questions persistent autour de sa spectaculaire évasion, promise à rester dans les annales de l’histoire.


Lire aussi: Au Liban, Carlos Ghosn se trouve en terrain conquis


Durant la nuit dernière, la villa où résidait Carlos Ghosn à la suite de sa sortie de prison a fini par être perquisitionnée par les autorités japonaises. Histoire d’essayer de comprendre comment ce dernier a pu sortir aussi facilement du pays et échapper au système de surveillance élaboré par les autorités.

Étant donné que, pour une raison mystérieuse, l’homme d’affaires n’a jamais été contraint à porter un bracelet électronique à la cheville pour traquer ses allées et venues, un dispositif de caméras et de policiers en civil avait en effet été mis en place au vu du risque de fuite jugé élevé par le Parquet. Tout cela sans compter la surveillance supplémentaire d’une société privée mandatée par Nissan.

À ce jour, les détails de sa sortie du pays restent encore flous. Depuis son arrivée à Beyrouth, plusieurs hypothèses ont été élaborées avant d’être démenties, à l’exemple d’une exfiltration dissimulé dans un étui de l’un des instruments du groupe de musiciens venu donner un récital de Noël.

Si la manière dont il a réussi à rejoindre le Kansai International Airport, proche d'Osaka, pour y décoller à 23h10 dimanche soir reste mystérieuse, la seule certitude est que son départ s’est fait de manière totalement illégale.

Les complicités

Malgré le flou subsistant autour de cette exfiltration, il est certain que l’homme d’affaires franco-libanais ne l’a pas organisée seul. Conscients d’être les premiers en lice, ses avocats japonais ont immédiatement clamé haut et fort ne rien connaître des plans de leur client. Pour le moment, on ignore comment Carlos Ghosn est entré en contact avec la société privée à l’origine de sa sortie du pays. Car à en croire l’agence de presse Reuters, cette dernière serait effectivement le fruit du travail de professionnels.

Au vu des interpellations survenues ces dernières heures en Turquie, il sera certainement possible de savoir si les pilotes connaissaient ou non la nature de leur chargement cette nuit-là (il serait possible que non), la manière dont il a été transféré d’un jet à l’autre (il se serait caché dans une boîte) et si l’escale était bien planifiée, certaines versions laissant entendre qu’elle serait la conséquence d’un incident technique du premier avion.

Quant à la question des papiers dont disposait l’ex-PDG de Renault-Nissan, le Ministère des affaires étrangères à Beyrouth a confirmé que son entrée au Liban s’est faite légalement, très certainement sur présentation d’un passeport français ou de sa carte d’identité libanaise. Pourquoi, au vu du danger élevé de fuite, Carlos Ghosn était-il en possession de tels papiers?

Selon une source citée par la presse japonaise, il existait en réalité deux copies du passeport français. Si le premier était conservé par ses avocats (comme ses autres passeports officiels), le second était resté entre ses mains, mais bouclé dans un étui fermé par un code secret et connu de ses avocats. Toujours selon cette source, ce document lui servait en cas de déplacement dans l’archipel, Carlos Ghosn n’étant en effet pas assigné à résidence. À noter que l’existence d’un faux passeport pour sortir du Japon n’est pas non plus écartée.

Le choix du Liban

Michel Aoun était-il présent à l’arrivée de Carlos Ghosn à Beyrouth, comme la presse libanaise a pu l’écrire? Dans les pages du quotidien «Le Monde», une source au palais présidentiel a démenti l’existence d’une telle rencontre entre l’homme d’affaires et le chef d’État libanais. Quoi qu’il en soit, cette hypothèse rappelle les raisons qui ont mené l’ex-PDG à se rendre dans ce pays qui l’a vu grandir de ses 6 à 17 ans.

Au-delà de sa popularité locale (lire la relance à la page suivante) et de ses contacts politiques, l’entrepreneur y compte quelques activités économiques pouvant lui assurer une vie agréable de fugitif. En plus de quelques vignes, il a investi dans le projet Cedrar (130'000 m2 comprenant des chalets de luxe, hôtel, spa, hélipad, dans la région montagneuse des Cèdres) et figure parmi les actionnaires de la banque privée Saradar, dont il détient 4,6%.

Mais le plus important résulte du fait qu’il est protégé contre tout risque d’extradition malgré la demande officielle déposée jeudi par Interpol. Cette situation serait d’ailleurs similaire en France, comme l’a confirmée la secrétaire d'État française à l'Économie, Agnès Pannier-Runacher, sur BFMTV. «La France n'extrade jamais ses nationaux, [...] mais cela ne nous empêche pas de penser que monsieur Ghosn n'a pas à se soustraire à la justice japonaise.»

Quid de la suite?

Persona non grata à vie au Japon, où un retour engendrerait une incarcération immédiate, Carlos Ghosn remet par son départ beaucoup de choses en question. À commencer par son procès, qui devait démarrer au mois d’avril. Il est suspendu et pourrait ne jamais avoir lieu, selon un avocat cité par l’AFP.

Pour mémoire, Carlos Ghosn avait été mis en examen pour abus de confiance aggravé et des revenus non déclarés aux autorités boursières. Pour sortir de prison, il a versé un total de 12 millions d’euros à titre de caution, un montant dont il ne reverra jamais la couleur.

À la suite de son arrivée à Beyrouth, le Libanais a assuré ne pas avoir fui la justice, mais s’être «libéré de l’injustice et de la persécution politique». Dans les jours à venir, de nouveaux rebondissements pourraient survenir, étant donné que l’ex-patron de Renault a assuré qu’il comptait s’adresser aux médias.

Du côté des constructeurs, officiellement, on s’offusque. Officieusement, le ton serait légèrement différent car cette fuite permet de mettre un terme à une enquête ayant déjà fait ressortir des éléments embarrassants pour toute l’entreprise. Pour mémoire, en septembre, Hiroto Saikawa quittait son poste de CEO de Nissan, ce dernier étant rattrapé par une affaire de primes perçues en excès et très similaires à celle reprochée à Carlos Ghosn.

À cela s’est ajouté la démission surprise de Jun Seki, le numéro trois du constructeur automobile japonais. Sa défection, annoncée juste après Noël, a été très mal perçue car elle remet en cause la transformation de Nissan. Pour remettre le groupe sur les rails, ce dernier avait prévu de réduire de 10% les capacités de production du constructeur d’ici à trois ans (impliquant la suppression de quelque 12'500 emplois dans le monde).

Créé: 02.01.2020, 20h41

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