Des geeks mobilisés contre la torture tapent dans l’œil de Google

TechnologieHuridocs gagne le Prix Google AI Impact. L’ONG déploie sur le terrain les outils de l’intelligence artificielle, afin que la justice puisse un jour passer.

L’équipe de Huridocs a été repérée parmi des milliers de candidats. Elle touche un million de dollars.

L’équipe de Huridocs a été repérée parmi des milliers de candidats. Elle touche un million de dollars. Image: Lucien Fortunati

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Si la création de Huridocs remonte à 1982, son utilisation des technologies informatiques les plus récentes d’exploitation des bases de données a valu à cette ONG genevoise d’être repérée il y a dix jours – parmi plusieurs milliers de candidats – par la fondation Google AI Impact. La multinationale lui a octroyé un million de dollars ainsi que six mois de formation dans son temple californien.

Huridocs figure parmi les vingt projets récompensés par Google, qui se partagent une enveloppe de 25 millions. Parmi ces projets figurent aussi bien une application mobile de reconnaissance des déchets proposée aux ramasseurs d’ordures par Gringgo, en Indonésie, que la Crisis Text Line, un numéro d’appel au secours américain, semblable au 143 de La Main tendue, mais dialoguant via SMS ou applications de messagerie instantanée.

Depuis près de quarante ans, Huridocs s’attelle à une tâche ingrate mais essentielle: aider les associations et les avocats sur le terrain à collecter, trier, conserver, gérer des dizaines de milliers de documents – constituant autant de preuves sur des actes de tortures, d’emprisonnements politiques, de disparitions, d’attaques contre des membres de la communauté LGBT – mais aussi des comptes rendus de procès ou des textes de jurisprudence.

Pas de justice sans mémoire

Sans surprise, Huridocs est actuellement très impliquée auprès des organisations œuvrant en Syrie. L’ONG genevoise participe également aux commissions pour la vérité éclairant le passé de la Tunisie, du Sri Lanka ou du Mali. En parallèle elle a déployé sur l’ensemble du continent africain la base de données Uwazi, dans laquelle sont rassemblées les décisions de justice en matière de droits de l’homme.

«Les données, c’est la mémoire, la possibilité que justice soit rendue des années après»

«Les données, c’est la mémoire, la possibilité que justice soit rendue des années après les faits», résume Friedhelm Weinberg, directeur d’une organisation employant quinze personnes dans le monde, dont cinq à Genève.

La vision de Martin Ennals

Dès la fin d’une décennie 1970 marquée par la répression des opposants en Argentine, ce constat avait poussé plusieurs dizaines d’activistes à mobiliser une informatique grand public alors naissante dans la lutte pour les droits de l’homme. Emmené par feu Martin Ennals – ce dernier était auréolé du Nobel de la paix obtenu par Amnesty International sous sa direction quelques années plus tôt –, leur projet devait donner naissance à Huridocs, un bureau initialement installé à Strasbourg.

L’évolution de l’ONG a suivi celle des ordinateurs. «Huridocs a mis en place sa première base de données informatisée BibSys en 1985», rappelle son responsable actuel. Depuis, «le volume d’informations a changé d’échelle», constate-t-il. Dans ces affaires souvent dramatiques, les témoignages sont désormais éparpillés au gré de milliers de tweets ou de photos sur les réseaux sociaux. Cela rend «impossible leur gestion à la main» par des associations ou des études d’avocats locales ne comptant souvent qu’une ou deux personnes entourées par les proches des victimes.

Apprentissage automatique

Une inflation du volume des données qui explique pourquoi l’organisation «expérimente l’utilisation des dernières techniques dites de machine learning depuis deux ans», décrit Natalie Widmann, spécialiste installée à Berlin. «Notre mission est d’adapter les derniers logiciels afin de pouvoir favoriser leur adoption sur le terrain», poursuit Jaume Cardona, responsable technique de l’organisation.

Les deux spécialistes sont partis cette semaine à San Francisco pour participer au Launchpad Accelerator de Google, un cursus de formation à l’origine conçu pour les dirigeants de start-up. Les sceptiques argueront qu’un million de dollars, des séances de coaching et quelques billets d’avion vers la côte ouest constituent une opération de relations publiques rentable pour un groupe dont le règne sur le web génère plus de 100 milliards de recettes chaque année.

«Ce soutien va permettre de développer l’utilisation des techniques d’intelligence artificielle»

Chez Huridocs, qui tourne avec un budget de 1,2 million de francs par an – abondé notamment par les fondations Open Society du milliardaire George Soros ou la fondation Oak, créée à Genève par le roi des boutiques hors taxes Alan Parker – ce soutien «va permettre de développer l’utilisation des techniques d’intelligence artificielle», décrit Fridhelm Weinberg.

Décrivant son engagement dans les petits bureaux de l’organisation situés à un jet de pierre du Palais des Nations, ce dernier relate comment il a rejoint Huridocs après en avoir discuté lors d’un interminable trajet automobile en Arménie. Amère coïncidence. Car il y a un siècle, de tels outils informatiques auraient été précieux pour gérer la masse de témoignages sur le génocide perpétré contre la minorité arménienne de l’Empire ottoman.

Créé: 20.05.2019, 12h21

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