Homéopathie: la lutte des petits labos

BILANRéputée pour sa tolérance à l’égard des médecines douces, la Suisse jouit aussi d’excellents producteurs. Mais la diversité de ses remèdes est menacée depuis une quinzaine d’années.

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A EN CROIRE les statistiques, l’industrie homéopathique suisse se porte plutôt bien. Selon Interpharma, les ventes totales des produits homéopathiques en Suisse, à prix d’usine, représentaient 22,8 millions de francs en 2017, soit 0,2% du marché total du médicament (estimé lui à 5,8 milliards de francs). De son côté, l’Association suisse pour les médicaments de la médecine complémentaire (ASMC) annonce des ventes totales, aux prix du marché, d’environ 43 millions en 2017 et note une croissance de 3 à 5% durant les cinq dernières années.

Malheureusement, ces données globales ne font pas de distinction entre les différentes formes de remèdes homéopathiques. Il en existe deux. La première catégorie réunit les substances uniques, c’est-à-dire sans indication et issues de la tradition (uniciste), qui traitent le patient dans sa globalité. La seconde concerne les remèdes complexes - ou spécialités - composés de plusieurs substances mélangées et destinés à soigner des symptômes précis, sans nécessairement tenir compte de la globalité du patient. Ces derniers permettent surtout à la population de se soigner par l’homéopathie sans recourir à une anamnèse complète effectuée par un homéopathe.

Si les chiffres manquent, tout laisse à penser que la croissance se situe davantage du côté de la vente de remèdes complexes que de celle des unitaires. «A mon avis, l’intérêt pour l’homéopathie classique a baissé ces dernières années, regrette Isabelle Celardin, réputée pour son expertise dans les médecines alternatives et propriétaire de la pharmacie des Eaux-Vives à Genève. Je reçois de moins en moins de prescriptions effectuées par des médecins et homéopathes. En revanche, les remèdes complexes, eux, fonctionnent bien.»

A Meyrin (GE), les employés de Schmidt-Nagel imprègnent manuellement la totalité de leurs remèdes.

En Suisse, Similasan a été la première compagnie à miser sur les complexes dès 1980. «L’idée, c’était de rendre l’homéopathie accessible en pharmacie et à tous», raconte le Dr Urs Lehmann, CEO de Similasan et champion du monde de ski alpin en 1993. Spécialisée dans les collyres homéopathiques, Similasan connaît un succès fracassant aux Etats-Unis, où elle effectue 50% de son chiffre d’affaires.

Schmidt-Nagel, fierté nationale

En attendant, il existe à Genève l’un des plus vieux laboratoires d’homéopathie uniciste au monde et également un des plus notoires au sein de la communauté homéopathique internationale. Il s’agit de Schmidt-Nagel, créé en 1927 par le Dr Schmidt, grand contributeur de la diffusion de l’homéopathie classique en Europe, et son épouse, Dora Nagel.

Repris en 1985 par Dominique Massotte, pharmacienne de formation, Schmidt-Nagel imprègne manuellement la totalité de ses remèdes par petits lots dans un laboratoire de 600 m2 situé dans la zone industrielle de Meyrin. Pour Dominique Massotte, la qualité nécessite un travail manuel effectué à petite échelle. «Je suis convaincue que la qualité dépend du mode de préparation», confesse la propriétaire qui compte une vingtaine de salariés à sa charge. «Lorsque des médecins très pointus me reviennent sur la qualité de mes produits, je me dis, OK, là je suis dans le vrai.» A noter que Schmidt-Nagel ne fait ni communication ni marketing, préférant se reposer sur sa présence dans une grande majorité de pharmacies suisses et sa crédibilité auprès des homéopathes.

Légitimer les remèdes

L’une des grandes difficultés du secteur est de convaincre les professionnels et le public de la qualité de ses produits. La tâche est loin d’être simple. Comme le confirme le Dr Klaus von Ammon, directeur de la recherche homéopathique de l’Institut des médecines complémentaires de l’Université de Berne, «il est presque impossible de détecter la qualité d’un remède une fois qu’il est mis sur le marché». La raison est simple: outre son support (le plus souvent de petites boules blanches de saccharose), il est constitué d’une substance active qui a été diluée à un niveau tel que l’on ne retrouve plus aucune trace de ses molécules.

«J’AI PLUSIEURS COLLÈGUES QUI VIENNENT RÉGULIÈREMENT COMMANDER LEURS PRODUITS EN SUISSE»Dr Klaus von Ammon

Ces produits ne contiennent donc rien, avancent certains, et leur capacité à soigner des maladies est régulièrement remise en cause. Ainsi, en septembre 2017, les académies des sciences européennes ont publié un rapport dénonçant l’absence de preuve clinique. «L’homéopathie peut avoir un effet nocif en retardant la consultation d’un médecin, ajoute la déclaration signée par 27 pays, dont la Suisse. L’effet placebo peut certes être utile pour le patient, mais on ne connaît cependant aucune maladie pour laquelle l’efficacité de l’homéopathie soit établie par des preuves robustes être productibles.»

Face à ces doutes, les partisans de l’homéopathie rétorquent que ce rien englobe justement une énergie extrêmement puissante et curative: une énergie qui précède la matière et qui est capable de soigner les maladies les plus complexes. Pour déterminer la qualité d’un remède, les homéopathes sont attentifs à sa provenance. «Avant de commander, je demande systématiquement la provenance de la souche», raconte le Dr Karim Adal, médecin et homéopathe à Genève. «Certains remèdes sont les bons, mais ne fonctionnent pas sur le patient parce que leur préparation a été défectueuse. En Suisse, nous avons la chance d’avoir d’excellents fabricants. J’ai d’ailleurs plusieurs collègues qui viennent régulièrement commander leurs produits chez nous.»

Pour cet homéopathe connu de New York à Bombay, un bon remède homéopathique nécessite une précision et une attention qu’il est impossible d’obtenir sur des échelles de production industrielle. «Pour récolter certaines de ses plantes, Pierre Schmidt, cofondateur de Schmidt-Nagel, se rendait en montagne, à une période précise de l’année, dans un endroit où l’air était pur. Les parties des plantes utilisées pour produire ses souches étaient étudiées et rien n’était laissé au hasard. Je doute que les producteurs homéopathiques aux visions expansionnistes fassent de même, mais peut-être que je me trompe.»

L’exigence des cadres de Swissmedic

Autre difficulté pour les fabricants suisses: depuis 2000, ils sont soumis aux mêmes législations, à quelques exceptions près, que les compagnies pharmaceutiques. Ils doivent suivre des règles appelées bonnes pratiques de fabrication (BPF), qui sont extrêmement strictes et lourdes à porter pour les petits laboratoires comme Schmidt-Nagel à Genève ou Serolab à Remaufens(FR).

LES PETITS LABOS ONT DÛ ABANDONNER PLUSIEURS SOUCHES ET REMÈDES, LEUR CONSERVATION N’ÉTANT PLUS RENTABLE

Un des effets des BPF concerne les dates de péremption. Pour les homéopathes, un remède peut avoir 2 jours ou 200 ans, s’il est bien conservé, son énergie curative demeure intacte. Mais avec les dates de péremption établies par Swissmedic, plusieurs souches et remèdes, les moins commerciaux, ont dû être abandonnés par les petits laboratoires, leur conservation n’étant tout simplement plus rentable. Ainsi, Serolab, qui possédait 1500 souches, n’en utilise aujourd’hui plus que 900. Schmidt-Nagel est passé lui de 2100 à 1700 souches.

«Swissmedic veut assurer la sécurité du patient et donc la qualité des produits, ce qui part d’une bonne intention. Le problème, c’est que ces exigences sont en réalité en train de favoriser l’achat de remèdes d’institutions qui ne sont pas contrôlées», explique Dominique Massotte. Les pharmacies qui produisent des remèdes homéopathiques - et il y en a d’excellentes en Suisse - ne sont en pratique pas soumises aux BPF. Elles jouissent ainsi d’une marge de manœuvre jalousée par les laboratoires. Sollicitées pour la rédaction de cet article, aucune d’entre elles n’a souhaité être mentionnée.

La menace pour les petits laboratoires suisses qui voient la diversité de leurs offres diminuer d’année en année semble néanmoins surtout provenir des grosses pharmacies du web, comme Helios en Angleterre ou Remedia en Autriche. En effet, l’homéopathe qui ne trouve plus son remède en laboratoire se rendra sur internet où il pourra aisément se faire livrer chaussure à son pied. Une chaussure qui échappera à la loupe de Swissmedic, et à la Suisse tout court. B


LES PRINCIPAUX ACTEURS
SCHMIDT-NAGEL, créé à Genève en 1927, compte 22 employés et 1700 souches. Sa spécialité: l’homéopathie uniciste.

SEROLAB, lancé en 1958 à Remaufens (FR), recense 40 employés, 900 souches et 30chevaux. Il est spécialisé dans les sérocytols (médicaments non homéopathiques).

SIMILASAN, à Jonen (AG), est spécialisé en homéopathie complexiste depuis 1980. Il emploie 130 personnes et détient 200souches.

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Créé: 11.09.2018, 10h57

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