Humour romand: le rire est-il payant?

BILANAmuser les foules est un art périlleux qui remplit désormais les salles de Suisse romande. Transformé en sérieux business, l’humour n’est pourtant pas rentable pour tous.

Les artistes du Jokers Comedy créé en 2017 Tour-de-Peilz (VD).

Les artistes du Jokers Comedy créé en 2017 Tour-de-Peilz (VD). Image: Louise Rossier

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Aujourd’hui, l’industrie du rire suscite des vocations chez la nouvelle génération et fait émerger pléthore de festivals, revues et clubs dans toute la Romandie. Les chiffres le prouvent: chez l’organisateur d’événements Opus One, l’humour représenterait 20 à 40% des ventes annuelles et serait le genre de spectacles dont la demande demeure la plus stable au fil du temps. Une tendance confirmée par la Société suisse des auteurs qui évoque un essor du taux d’encaissement dans ce domaine. Pourtant, vingt ans auparavant, personne n’aurait parié sur ce segment. Si l’engouement pour les spectacles d’humour est indéniable, est-ce pour autant rentable?

Autrefois, la réponse aurait été claire avec des artistes payés au chapeau comme Didier Charlet, membre d’Avrac, groupe d’improvisation qui fête ses 20 ans. «Nous faisions beaucoup de représentations mais on ne gagnait pas assez pour s’en suffire. En ce temps-là, vivre de notre art représentait un salaire de 3000 francs annuels», raconte ce dernier. Mais pour lui, cette époque est révolue: «A présent, tout est plus facile, le public a un grand pouvoir d’achat et en redemande, l’humour se professionnalise et les outils pour se faire connaître se sont multipliés.»

À 20 ans, Bruno Peki gagne déjà sa vie, via son one-man-show, la RTS et surtout grâce aux soirées d'entreprises.

En effet, avec l’arrivée de la nouvelle génération souffle un air de renouveau, poussant lentement les Marie-Thérèse Porchet et les Vincent vers la sortie. A l’image de Thomas Wiesel qui s’est armé sur scène de diaporamas ou encore de Bruno Peki, dernier venu qui, du haut de ses 20 ans, cartonne tant dans les clubs, sur le média numérique Tataki que sur les réseaux sociaux. «Devenir humoriste n’était pas un rêve d’enfant, c’est arrivé un peu par hasard. Mais une chose est sûre, faire du stand-up ne suffit plus, une présence médiatique sur des canaux populaires est nécessaire pour se faire connaître», affirme le jeune homme. Avant d’ajouter: «Grâce à cela, je gagne d’ores et déjà ma vie, via mon one-man-show, la RTS et surtout lors de soirées d’entreprises.» Cette diversification et la multiplicité des outils à disposition évitent de devoir créer à tout prix un spectacle d’une heure pour se lancer. Un humoriste peut selon divers critères (type d’événement, notoriété…) espérer toucher entre 2000 et 10 000 francs pour une apparition.

Des artistes davantage épaulés

Si les plateformes de lancement pour comiques sont plus nombreuses de nos jours, il reste malgré tout beaucoup d’appelés pour peu d’élus. C’est pourquoi des aides ont émergé afin de guider ces jeunes pousses. A titre d’exemple, le Swiss Comedy Club a créé en 2013 une école qui accueille 25 élèves par an et les forme aux bases du spectacle telles que l’écriture, la mise en scène ou encore le jeu d’acteur. Un autre club, créé en 2017, s’est donné pour mission d’accompagner les artistes dans leurs débuts: le Jokers Comedy. «En tant que boîte de production, nous souhaitions être une structure qui soutient les humoristes dans leurs processus administratifs et leurs diverses sollicitations», souligne Sébastien Corthésy, producteur du Jokers Comedy.

Pour ce qui est des représentations, les divers clubs romands jouent également leur rôle. Avec une moyenne de 30 comédiens par an et une première année avec un taux de remplissage de 75% puis de 90% l’an passé, le Caustic Comedy Club, installé à Carouge, a su capter le public genevois. Réelle porte d’entrée dans le milieu, ce type de club séduit les derniers-nés de la comédie romande. «Entre les têtes d’affiche et la jeune et fraîche génération, le succès est arrivé rapidement. Nous allons cette année étendre nos jours d’ouverture afin de répondre à la demande croissante», se réjouit Emilie Chapelle, cofondatrice du Caustic Comedy Club.

Montreux Comedy Festival a accueilli l'an dernier 128 artistes et 20 000 spectateurs, en hausse de 77% par rapport à 2018. (Crédit: Laura Gilli)

Des festivals sur le fil du rasoir

Le premier à avoir flairé le filon du business du rire, c’est Grégoire Furrer, fondateur et producteur du Montreux Comedy Festival. «Dans ma jeunesse, j’avais l’intime conviction que l’humour allait devenir un art majeur. Il y a trente ans, quand j’ai créé cet événement, c’était un genre que tout le monde boudait, même l’Etat, or aujourd’hui il est omniprésent», relève-t-il. Avec ses 128 artistes, 20 000 spectateurs – en progression de 77% par rapport à 2018 –, le Montreux Comedy Festival s’est fait une place au niveau international. Notamment grâce à son développement digital et télévisuel sur YouTube et Amazon prime qui a propulsé la marque dans la francophonie. «Derrière cette réussite, notre but est néanmoins d’équilibrer les comptes. Un festival est une machine fragile et chaque année de passée est une chance. Beaucoup de festivals tournent à perte», remarque Grégoire Furrer.

Le Festival du rire de Genève en est l’illustration. Initié en 2014 pour une durée de cinq jours par an et 2000 spectateurs, cet événement a su conquérir la foule mais n’est toujours pas rentable. «On perdure à l’aide des subventions de la Ville de Genève», assure Tony Romaniello, cofondateur du festival genevois.

Du côté de Neuchâtel, au festival DécouvRire, après un premier arrêt en 2005 faute de bénévoles, les festivités ont repris en 2009 afin de servir de tremplin aux novices de l’humour. «Nous ne ressentons pas de concurrence avec les autres festivals car nous sommes spécialisés dans la découverte de talents qui finissent ensuite chez nos collègues. Mais, financièrement, ce n’est pas toujours évident. La Ville de Saint-Prex et la Loterie Romande nous aident, mais cela peut représenter 5000 francs sur un budget de 65 000 francs. En tant que festival de proximité, nous remplissons notre mission de tremplin, mais pas nos caisses», atteste Francine Rochat-Moret, directrice de DécouvRire.

Une difficulté apparue récemment: ne pas lasser le public car «les comiques sont présents partout».

Même son de cloche du côté des festivals Morges-sous-Rire et Maxi-Rires (Champéry), tous deux associés pour former le plus grand festival d’humour romand, dont l’objectif est d’arriver à l’équilibre financier. «Les deux ont un budget similaire d’environ 1 million, Maxi-Rires se base sur le bénévolat tandis que Morges-sous-Rire engage 4 salariés à l’année. Ils disposent tous deux d’aides communales, cantonales et de la Loterie Romande», soutient Mathieu Exhenry, coprogrammateur de ces événements. De quoi poursuivre sa route toutes ces années malgré une difficulté apparue récemment: «Celle de l’exclusivité d’un artiste. Les comiques sont présents partout, donc nous devons veiller à ne pas lasser le public», ajoute Mathieu Exhenry.

La Revue, à Genève, affiche un budget de 2 à 2,5 millions de francs pour 25 à 30 000 spectateurs par édition. (Crédit: Sébastien Monachon)

Public fidèle

Fêtant son 130e anniversaire, La Revue genevoise ne connaît pas la crise. Véritable institution, cette satire au budget pharaonique de 2 à 2,5 millions de francs peut se vanter d’être une production unique par sa taille et son ancienneté. Le nombre de spectateurs oscille, lui, entre 25 et 30 000 personnes par édition, offrant une assurance couplée aux 300 000 francs de subvention de la Ville de Genève et aux recettes du sponsoring. «Chaque revue est un coup de poker. Nous produisons le spectacle avant de savoir si nous aurons les moyens de le financer. Heureusement, nous pouvons compter sur un public fidèle, dont font partie les 300 membres de l’Association des amis de la revue genevoise», indique Estelle Zweifel, administratrice de ladite revue.

A Lausanne, la revue qui date de 2018 est elle aussi soumise au défi de la rentabilité, et ce, malgré un public lausannois au rendez-vous. «C’est un projet immense qu’il faut rentabiliser sur quatre mois, avec le souci de trouver une salle adaptée au nombre d’auditeurs», relève Sébastien Corthésy, programmateur de la Nouvelle Revue de Lausanne.

Des soucis qui ne concernent pas le fondateur de Fribug. Ancien entrepreneur à la retraite, il a fondé par passion cette revue satirique fribourgeoise vingt ans plus tôt. «Ce type d’événement n’est pas rentable. Sans subvention publique, impossible de s’en sortir. Je tiens le coup car je suis mon propre mécène», souligne Jean-Luc Nordmann. Le public d’habitués revenant chaque année se délecter de «ce produit du terroir» étant encore insuffisant pour couvrir les 250 000 francs de charges.

Créé: 21.01.2020, 15h30

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