«La lenteur des réformes constitue une menace pour le pays»

Place financière suisseAprès sept ans de présidence de l’Association suisse des banquiers, Patrick Odier nous confie ses joies et ses déceptions. Et il ne ménage pas nos autorités.

«Nous nous sentons aujourd’hui tout de même plus forts», déclare Patrick Odier, le président sortant de l’Association suisse des banquiers.

«Nous nous sentons aujourd’hui tout de même plus forts», déclare Patrick Odier, le président sortant de l’Association suisse des banquiers. Image: Magali Girardin

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Lors de la dernière séance du conseil d’administration de l’Association suisse des banquiers (ASB), le 4 avril à Bâle, Patrick Odier a annoncé sa décision: « Je ne briguerai pas un nouveau mandat à la tête de l’ASB. » Le Genevois assumera donc ses fonctions jusqu’en septembre, mais pas au-delà. La course à sa succession est ouverte depuis plus de deux semaines. Il reste certes difficile d’identifier un favori, mais une chose s’avère déjà certaine: le président du collège des associés du groupe Lombard Odier a assumé ses fonctions au cours d’une phase cruciale de l’histoire de la place financière helvétique.

Aujourd’hui Patrick Odier nous confie ses joies et ses déceptions, à l’approche du terme de son mandat. Il dévoile en outre son intention de rester un banquier et un citoyen mobilisé, retenant tout particulièrement un enseignement de ces sept ans à la tête de l’ASB: « Le processus législatif suisse demeure toujours trop long pour exécuter les réformes. A certains égards il constitue d’ailleurs une menace pour le pays.» Entretien.

Quelle a été votre principale joie de président de l’ASB en sept ans ?

Cette fonction m’a permis de réaliser un travail passionnant, en équipe et au cours d’une période exceptionnelle. Durant laquelle la place financière suisse a su faire face aux crises des dernières années, probablement mieux que d’autres. Notre secteur bancaire a pu préserver des milliers d’emplois dans notre pays. Cet élément justifie déjà une réelle satisfaction, en considérant la contribution de notre branche au PIB (produit intérieur brut) helvétique (ndlr : 6% selon l'ASB). Dans d’autres pays un contexte de fortes pressions sur les activités financières, entre 2009 et 2015, a provoqué de véritables catastrophes sociales. Autre succès fort appréciable : nous sommes parvenus à changer en quelques années l’état d’esprit dominant dans certains domaines de notre profession. En particulier dans la fiscalité et la protection de la sphère privée des clients. Nous avons aussi réussi à promouvoir les modèles de formation helvétiques. Quand j’y repense, je me dis que, si l’on m’avait vraiment tout dit sur l’ampleur de la tâche de président de l’ASB, j’aurais davantage réfléchi avant de me porter candidat (ndlr : éclat de rire de notre interlocuteur).

Avez-vous éprouvé des déceptions ?

Il me paraît impossible de nourrir des ambitions élevées, sans être ensuite confronté à quelques déceptions. J’ai donc dû constater un manque de promptitude et d’agilité dans l’élaboration et surtout la mise en œuvre de changements nécessaires. Nous sommes certes nous aussi un maillon dans cette chaîne, mais le processus législatif suisse demeure toujours trop long pour exécuter les réformes. A certains égards il constitue d’ailleurs une menace pour le pays. A tel point qu’aujourd’hui, en dépit de toutes les bonnes volontés et de toutes les bonnes idées, nous restons toujours bloqués sur les questions d’accès aux marchés européens. Un autre élément m’a un peu déçu : je n’ai pas réussi à convaincre nos autorités administratives d’effectuer une promotion proactive de la place financière suisse, de sa solidité et de ses atouts. Cela me semble pourtant s’imposer au regard de sa contribution dans l’économie du pays.

Alors, finalement, davantage de joies ou de déceptions ?

Davantage de joies, sans aucun doute ! Nous venons de traverser une des plus graves crises financière, puis économique depuis près de cent ans. Nous avons effectué un véritable changement de paradigme en nous conformant aux standards internationaux. Opération incluant de très nombreuses nouvelles conventions bilatérales de double imposition. Nous commencerons le passage à l’échange automatique de renseignements en matière fiscale dès l’an prochain. Le secret bancaire pour les clients étrangers s’avère donc déjà être un élément du passé. La Grande-Bretagne et l’Autriche ont accepté Rubik (ndlr : le fameux impôt libératoire anonyme à la source sur les revenus de l’intérêt, des dividendes et des gains en capitaux) et nous souscrivons aux standards du GAFI (ndlr : Groupe d’action financière, organisme intergouvernemental voué à la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme). Nous avons également traité des problématiques issues du passé en utilisant les dispositifs d’amnistie de différents Etats. Les clients étaient ainsi encouragés à régulariser leur situation fiscale. En observant tous ces changements, nous nous sentons aujourd’hui tout de même plus forts. D’autant plus que nous avons su préserver les atouts traditionnels de la place financière helvétique, tout en développant de nouveaux moteurs de croissance. Nous avons ainsi atténué le degré de concentration dans les métiers de la gestion de fortune internationale et renforcé la gestion d’actifs. Celle-ci est constituée, entre autres, de prestations et de conseils destinés aux caisses de pension. La gestion d’actifs participe donc au bien-être de la population helvétique. Nous avons en plus accru notre collaboration avec la Chine, un atout pour toute l’économie du pays, et fait de la FinTech (ndlr : développement des nouvelles technologies dans les services financiers) l’une de nos priorités.

L’ASB aura été présidée pendant treize années consécutives par un représentant de la place financière genevoise. Pierre Mirabaud pendant six ans, puis vous-même pendant sept ans. Pouvez-vous rassurer les banquiers genevois et les autorités des cantons romands sur l’attention dont ils pourront encore bénéficier à l’ASB après votre départ?

Une commission de sélection, instituée par le conseil d’administration de l’ASB, a la charge de trouver mon successeur. La région dont il sera issu reste un élément ouvert. Quant à moi je continuerai à me battre pour les économies suisse et romande. La non-reconduction de mon mandat ne m’en empêchera pas. La place financière romande demeurera en outre dûment représentée au sein du conseil d’administration de l’ASB, avec Blaise Goetschin, le président de la direction générale de la Banque cantonale de Genève, Pascal Kiener, le président de la direction générale de la Banque cantonale vaudoise, Yves Mirabaud, associé senior et président du conseil d’administration de Mirabaud & Cie SA, Jacques de Saussure, associé senior de Pictet & Cie SA et Jean Berthoud, président du conseil d’administration de Banque Bonhôte & Cie SA. L’Association de banques privées suisses et la fondation Genève Place financière travaillent en étroite collaboration avec l’ASB et sont elles-mêmes très présentes à Berne. La place financière romande sera donc toujours bien défendue, même si les enjeux majeurs relèvent avant tout de la Suisse toute entière.

Avec le Bâlois Georg Krayer, de l’ex-Banque Sarasin, l’ASB aura été présidée au cours des vingt-quatre dernières années par un banquier privé, ou un ex-banquier privé. Ne vous paraît-il pas nécessaire qu’elle soit dirigée après votre départ par le représentant d’un autre type d’établissement ? Comme UBS, Credit Suisse, la coopérative Raiffeisen, PostFinance ou une des vingt-quatre banques cantonales?

Précisons que l’ASB est présidée depuis sa fondation, en 1912, par des banquiers privés. Cette réalité est liée à un élément plus important que le strict profil professionnel du banquier assumant la présidence: cette fonction requiert en effet un très haut degré d’indépendance d’esprit. A cela s’ajoutent les nécessités d’une capacité de vision, de disponibilité et d’esprit d’entreprise. Moralité: que le meilleur gagne à l’issue d’un processus d’élection rigoureux !

A quel défi, à vos yeux, votre successeur se trouvera immédiatement confronté après son élection le 15 septembre ?

Le vrai défi permanent est de continuer à développer la compétitivité, tout en assurant une convergence de vue dans le secteur bancaire. Celui-ci est actuellement constitué de plus de 270 banques. Il comprend donc des établissements avec des activités et des objectifs très divers. Mais, simultanément, l’unité de la place financière s’avère une nécessité pour maintenir une économie suisse très compétitive. Les combats individuels de différents groupes d’intérêts peuvent se révéler fort périlleux.

L’an prochain, le peuple suisse votera probablement sur l’initiative populaire « Oui à la protection de la sphère privée ». Celle-ci préconise le maintien d’un secret bancaire destiné aux indigènes. Autrement dit aux personnes contribuables en Suisse. Ce dispositif constitue-t-il à vos yeux un atout commercial appréciable pour la place financière helvétique?

Il appartient au peuple de décider s’il convient ou non d’inscrire une telle disposition dans la Constitution du pays. Selon moi, l’initiative lancée par le conseiller national UDC (Union démocratique du centre) Thomas Matter a comme corollaire une augmentation des risques auxquels sont confrontés les banques et leurs collaborateurs. Elle pourrait en outre placer parfois la Suisse dans des situations de conflit avec des standards internationaux auxquels elle a elle-même souscrit. Il ne me paraît en outre pas pertinent d’en arriver à une protection des clients ne remplissant pas leurs obligations fiscales excédant celle de ceux se trouvant en situation régulière. Alors que la Constitution protège déjà la sphère privée, une approbation de l’initiative Matter donnerait un signal inutile à l’heure actuelle. En tant que banquier je ne suis donc pas favorable à cette initiative populaire ni au contre-projet (ndlr : défendu en première ligne par le démocrate-chrétien lucernois Leo Müller).

Créé: 25.04.2016, 07h53

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