Montreux accueille la réunion secrète de Bilderberg

André Kudelski organise ce sommet privé auquel participera notamment le ministre français de l’économie Bruno Le Maire.

Le Montreux Palace et son jardin. (Photo:Chantal Dervey)

Le Montreux Palace et son jardin. (Photo:Chantal Dervey) Image: Chantal Dervey

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Inutile de chercher à réserver une chambre au Fairmont Montreux Palace. Il est complet. Réquisitionné par la Conférence de Bilderberg, un sommet privé qui réunira 130 participants de très haut niveau.

Chefs d’Etat, patrons de multinationales, scientifiques, ils débattront de l’Etat du monde dans le plus grand secret du 30 mai au 2 juin. Seront notamment présents: le ministre français de l’économie Bruno Le Maire, le premier ministre des Pays-Bas Mark Rutte, les candidates à la succession d’Angela Merkel, Annegret Kramp-Karrenbauer et la minstre allemande de la défense Ursula von Leyen.

Outre André Kudelski, la Suisse sera représentée par le président de la Confédération Ueli Maurer, Martina Hirayama, Secrétaire d’Etat à formation, la recherche et l’innovation, Tidjane Thiam, le CEO de Credit Suisse, André Hofmann, vice-président de Roche et Pietro Supino, président de Tamedia. C’est la première fois que la conférence se tient en Suisse romande et qu’un président de la Confédération y assiste d’un bout à l’autre.

André Kudelski nous a accordé un entretien à quelques jours de l’ouverture de la conférence.

Dans quelles conditions avez-vous rejoint le groupe de Bilderberg?
C’est Daniel Vasella, l’ancien président de Novartis, membre du comité d’organisation de la conférence qui a proposé mon nom parmi d’autres candidats. C’était en 2013. J’avais déjà participé à plusieurs réunions, la première fois en 2002, aux Etats-Unis.

Sauf erreur, vous êtes aujourd’hui le seul membre suisse.
Oui, le comité d’organisation compte une trentaine de personnes venant aujourd’hui de 19 pays.

N’avez-vous pas le sentiment d’appartenir à un groupe de personnalités qui travaille en réalité pour les intérêts stratégiques des Etats-Unis?
Nous ne traitons pas des intérêts d’un pays ou d’une région en particulier. La Conférence de Bilderberg a comme ambition de créer un dialogue entre des représentants de différentes parties du monde. Ce qui unit les participants: la défense d’une démocratie fondée sur la liberté individuelle, l’état de droit et la liberté d’entreprendre. Le forum a pour origine l’espace politique européen et l’Amérique du Nord. Le but est vraiment de faciliter le dialogue et les échanges.

Précisément, c’est le grand écart aujourd’hui entre les «Alliés »…
Sur la question du multilatéralisme, un thème central depuis plusieurs années, les opinions et sensibilités sont différentes et parfois en opposition. L’Europe y défend une vision multilatérale et équilibrée, bref une vision du monde qui ne soit pas fondée sur un rapport de force mais sur des règles partagées.

Il y a tout de même un socle philosophique commun : l’avenir du capitalisme.
De parler de l’avenir du capitalisme ne signifie pas que l’on considère qu’il soit le seul système possible. De plus, le capitalisme peut prendre différentes formes, parfois en contradiction avec nos valeurs. Pour nous, la défense de la liberté et notamment la liberté d’expression et de penser sont des valeurs cardinales. Peu importe que les participants affichent des sensibilités de gauche, du centre ou de la droite. L’important, c’est qu’ils adhèrent à l’idée de la liberté démocratique et à l’état de droit.

Que répondez-vous à ceux qui voient dans la Conférence de Bilderberg une organisation supranationale privée ? On vous accuse même d’organiser un gouvernement mondial…
Beaucoup de ces critiques relèvent d’un pur fantasme complotiste. La conférence est d’abord un forum de discussion. On n’y prend aucune décision, ni résolution. Sa sphère de discussions ne s’arrête pas au monde politique ou économique. Elle englobe des questions qui vont bien au-delà, comme l’éthique, la recherche,

l’innovation ou la sauvegarde du climat. Les critiques auxquelles vous faites référence datent d’une époque où la Conférence de Bilderberg était perçue comme une entité de réflexion transatlantique, née dans le sillage de la guerre froide.

Alors, à quoi sert cette conférence ?
Elle offre une opportunité de débattre dans un cadre à taille humaine, en dehors des contraintes classiques de la diplomatie. C’est une possibilité unique de rencontrer des personnes qui n’ont pas ou très rarement l’occasion de se parler directement, en confiance, sans barrière et dans une confidentialité garantie.

Les participants s’engagent-ils à défendre les opinions exprimées ? En d’autres termes à défendre ensuite les valeurs de Bilderberg et à influencer le monde…
Certainement pas et les personnes restent toujours libres de penser, de s’exprimer et d’agir. Elles peuvent faire état des discussions qu’elles ont eues ou entendues et s’engagent à ne pas attribuer une idée à une personne, histoire de préserver la franchise et la qualité des interventions. Chacun vient avec ses présupposés et les confrontent à ceux des autres, sans le filtre. C’est la richesse même de ce type règles. On ne vise pas une synthèse finale mais une exploration aussi complète que possible des thématiques abordées.

N’est-ce pas en contraction avec une société qui exige aujourd’hui une plus grande transparence. J’ai lu qu’il existe un compte-rendu des débats mais qu’il reste secret.
Personnellement, je ne vois pas une telle contradiction et d’ailleurs il n’existe pas de compte-rendu de la conférence.

D’où le soupçon d’un manque de transparence?
La transparence est une valeur essentielle, nécessaire. Mais, dans un processus de discussion, la confidentialité l’est tout autant. Un comité de parti ou la direction d’une entreprise ne peut pas tout communiquer, au même titre que l’individu à un droit à la confidentialité et à une sphère privée pour vivre. En Suisse, à tous les échelons du pouvoir, il existe des discussions qui restent confidentielles. Je n’imagine pas qu’une démocratie puisse exister sans confidentialité lors des phases de réflexion.

La diplomatie offre aussi des possibilités de dialogue non publiques, non?
Oui. Mais généralement, un chef d’Etat est entouré de nombreux accompagnants lors des discussions. Ici, il n’y a aucune barrière politique ou psychologique. Les gens n’engagent qu’eux-mêmes.

Ne donnez-vous pas le sentiment, une fois de plus, que les élus se parlent entre-eux et sont coupés des réalités quotidiennes que vivent les gens?
Selon mon expérience, la Conférence de Bilderberg permet de débattre de questions particulièrement t sensibles et de détecter de manière précoce les tensions et les dynamiques sociales, politiques ou économiques qui sont en cours.

Et entre Alliés, va-t-on se parler franchement?
Ce n’est pas parce que des gens se réunissent que ces mêmes personnes partagent les mêmes idées. C’est justement l’opportunité de faire valoir des visions différentes.

Est-il exact que les personnes ne peuvent pas quitter l’hôtel?
La règle veut que les participants sont présents durant toute la conférence, histoire que les débats soient nourris et approfondis. Donc pas question de venir pour un panel, puis de s’en aller.

Donc, physiquement, M. Maurer ou ses collègues de gouvernement seront présents les trois jours…
Oui.

Ils ne peuvent donc pas sortir?
Ils pourront toujours pratiquer du jogging ou un autre sport mais il est important que les participants assistent de façon active à l’ensemble du programme.

Qui finance la conférence?
Ses membres. Elle repose sur une structure très légère ; son secrétariat comporte une poignée de personnes. Chaque membre paie sa chambre et ses déplacements.

Est-ce la première fois qu’un président de la Confédération participe à la Conférence?
Comme participant à l’ensemble de la conférence, oui.

Avez-vous eu de la peine à le convaincre?
…Non, je ne le pense pas.

Vous souvenez-vous d’une rencontre qui vous a marqué?
Je me rappelle d’une conférence qui s’est déroulée avant l’intervention des Etats-Unis en Irak. J’ai compris à ce moment-là la dynamique qui s’était enclenchée. Je ne l’oublierai jamais. J’ai le souvenir aussi d’une discussion très riche, en petit comité avec Emmanuel Macron alors qu’il n’était pas encore ministre.

Créé: 28.05.2019, 06h35

Le nouvel équilibre du monde en question

La Conférence de Bilderberg est née en 1954 aux Pays-Bas, à l’Hôtel Bilderberg, d’où son nom. Sa non-médiatisation (seuls les noms des personnalités invitées et les thèmes de discussions sont connus depuis quelques années) suscite des critiques.

Certains y voient un complot mondial des élites. Le comité directeur de Bilderberg est aujourd’hui présidé par Henri de Castries, l’ancien PDG d’AXA. L’an passé, à Turin, la conférence avait pour thème le «populisme en Europe» et le «monde post-vérité».

Cette année, à Montreux, elle se penchera tout particulièrement sur le nouvel équilibre du monde, tiraillé entre les deux grandes puissances que sont la Chine et les États-Unis. L’avenir de l’Europe, le changement climatique, le Brexit, la Russie, l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux et les menaces de cyberguerre seront également abordés.

Pour des raisons de sécurité, le lieu de la rencontre est tenu secret jusqu’au dernier moment. Le Fairmont Palace ne sera pas accessible durant le sommet. Les participants prennent l’engagement d’y rester confinés du 30 mai au 2 juin.

Les débats ne font plus l’objet d’un compte rendu. Quant aux personnalités présentes, elles viennent seules et ne sont pas accompagnées de leurs proches ou collaborateurs.

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