Le négoce réinvente les routes du café

Matières premièresÀ Genève, le réseau Farmer Connect veut convertir toute l’industrie du café à la transparence, grâce à la révolution de la «blockchain».

L’équipe Farmer Connect: Diana Kaliff, DJ Bodden et David Behrends, un des dirigeants de Sucafina à l’origine du projet.

L’équipe Farmer Connect: Diana Kaliff, DJ Bodden et David Behrends, un des dirigeants de Sucafina à l’origine du projet. Image: Georges Cabrera

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«Ce marché manque totalement de transparence», dénonçait en juin dans ces colonnes le responsable de Boréal, un petit torréfacteur genevois s’échinant à faire venir en direct des conteneurs de café vert en garantissant un prix plancher à ses planteurs. Fabien Decroux réagissait alors à la crise écrasant les prix mondiaux du café à des niveaux inconnus depuis plus de dix ans. Cette dépréciation s’est encore amplifiée depuis, mettant en péril les exploitations familiales de nombreuses régions.

Au même moment, dans la plus grande discrétion, une équipe issue de Sucafina, le cinquième négociant de café basé à Genève, achevait de mettre au point le réseau Farmer Connect. Lancé aujourd’hui, ce système informatique partagé – rendu possible par la technologie de la «blockchain» – permet de retracer le parcours du moindre sac de grains en rassemblant la chaîne de documents, d’autorisations et de vérifications rythmant son parcours.

«Même avec la meilleure volonté, les grandes marques ne parviennent pas toujours à éclairer l’origine de leur café au-delà des stations de lavage régionales où il est rassemblé», décrit Darby «DJ» McNee Bodden Jr., responsable d’un projet qui a mobilisé plusieurs millions de francs d’efforts informatiques.

Sucafina lance le mouvement

À la différence de précédentes initiatives – par exemple celle du britannique Provenance –, Farmer Connect tente de s’assurer la participation des poids lourds de la planète café, dont près des deux tiers des échanges sont orchestrés à partir de la Suisse. Le torréfacteur Jacobs Douwe Egberts, qui règne sur des marques comme «Jacques Vabre» ou «Maison du Café», ses homologues canadien et belge Cafés RGC et Beyers Koffie – qui dépend du négociant genevois, l’industriel américain J.M. Smucker, le conglomérat japonais Itochu et une Fédération nationale des caféiculteurs de Colombie forte d’un demi-million de membres ont répondu à l’appel, aux côtés de Sucafina.

«Le réseau Farmer Connect verra son capital ouvert à ses participants»

«Le succès d’un réseau blockchain dépend du nombre de ses participants», rappelle celui qui planche depuis plus d’un an sur le concept dans un espace de «coworking» proche de l’aéroport de Cointrin. Afin de convaincre des sociétés concurrentes d’y verser leurs données, ce réseau «blockchain» conçu par IBM a été «doublé d’un système d’accès permettant à chacun de contrôler ses données», précise de son côté DJ Bodden.

Fondée par le responsable du «trading» de Sucafina Dave Behrends – avec l’appui du patron du groupe Nicolas Tamari –, Farmer Connect SA «verra son capital ouvert aux participants qui rejoindront le réseau ainsi qu’à des investisseurs financiers», assurent ses initiateurs.

Les limites de la transparence

Ces derniers mois, Farmer Connect a été testé sur deux terrains que tout oppose: la Colombie et ses haciendas informatisées et un Rwanda où les fermes familiales doivent se mettre à deux cent pour remplir un seul conteneur embarqué sur un cargo. «L’identification de chaque planteur via son téléphone portable lui permettra de valider, du bord de la route, le prix qu’il a reçu», promet DJ Bodden. À l’autre bout, ce basculement dans l’ère numérique, offrira au consommateur la possibilité de retracer la route de son paquet d’arabica et de soutenir financièrement les cultivateurs, via une application sur smartphone baptisée Thank My Farmer.

Cette transparence ira-t-elle jusqu’à dévoiler qui touche combien sur la route du café? Le patron de la maison Boréal en doute. «Cela dépendra de la franchise de chaque participant», rétorque Dave Behrends, qui n’y voit cependant pas «d’obstacles techniques».

Des sacs moins anonymes

Aux yeux de ses initiateurs, ce mécanisme de traçabilité permet également de simplifier toute la chaîne d’approvisionnement, en offrant notamment aux torréfacteurs la possibilité de réduire leurs stocks, grâce au suivi en temps réel de leurs cargaisons. Selon les premières estimations de Sucafina, la réduction des coûts de la logistique est de plus de 10% pour un industriel ayant intégré l’ensemble de ses fournisseurs sur le réseau Farmer Connect.

«Un nouveau modèle économique pour le café, plus équitable»

Même pour les grands groupes, un sac de café vert lambda ne sera ainsi plus équivalent à un autre. «C’est déjà le cas sur les cafés dits de spécialité (ndlr: assortis d’une qualité, d’une origine ou de labels éthique ou bio), qui représentent près de 20% du marché et pour lesquels les négociants voient se multiplier les commandes de torréfacteurs qui négocient en direct avec la coopérative d’origine», rappelle Dave Behrends.

Le responsable du négoce chez Sucafina va jusqu’à évoquer «un nouveau modèle économique, plus équitable» appelé à régir un secteur générant 200 milliards de dollars de ventes annuelles, mais dont seuls 20 milliards reviennent aux producteurs.

Cet effort de transparence constitue à ses yeux une réponse à la crise actuelle du café: il fera clignoter les petites plantations sur les écrans des industriels, face à l’avalanche de sacs anonymes des cultures intensives du Brésil et du Vietnam, deux pays qui représentent le tiers de l’approvisionnement mondial.

Si ce modèle fait ses preuves, il pourrait conduire Farmer Connect à l’étendre à d’autres produits de base – à commencer par le cacao ou le thé.



Une banque pour les PME du négoce

Komgo, Farmer Connect… Depuis deux ans, les projets visant à numériser des pans entiers du négoce de matières premières – et de son financement – à l’aide de la technologie «blockchain» se multiplient à Genève.

La petite société de négoce SCCF est à l’origine d’un projet similaire destiné aux PME de «trading» actives dans le commerce de grains, de pétrole et de métaux. Cette équipe a créé sa propre «blockchain», sur laquelle seront enregistrés tous les documents liés au stockage, au transport et à l’inspection des cargaisons, afin de suivre leur parcours en temps réel. Le système Argos, auquel participe déjà une dizaine de petites sociétés de négoce, «verra transiter ses premières transactions à la mi-octobre», annonce Dimitri Rusca, le patron de SCCF.

«Un réseau blockchain permet d’éviter les fraudes (ndlr: des scandales de cargaisons évaporées dans les ports de la mer Noire émaillent l’histoire du négoce des céréales), de simplifier les émissions de documents liés aux cargaisons et de les rendre interactifs pour, in fine, réduire le coût de leur financement», poursuit Dimitri Risca, qui a un autre projet en tête.

Allié à Horizon Capital – une société financière luxembourgeoise montée par un ancien banquier genevois du négoce –, SCCF veut transformer ce réseau en une véritable banque, capable de financer les transactions des PME qui y participent. Une demande sera déposée ce mois auprès de FINMA, l’autorité de tutelle du secteur, afin de permettre le décollage de la future Swiss Trade Bank.

Créé: 17.09.2019, 19h02

Ancien pilote des Marines

Dans une autre vie, Darby «DJ» Bodden, 37 ans, pilotait des hélicoptères de combat AH-1W Cobra chez les Marines en Irak et en Afghanistan. Inattendu parcours pour ce descendant d’un clan historique des îles Caïmans, arrivé à trois ans à Monaco avec une mère partie refaire sa vie après la mort de son époux, instructeur de plongée, dans un accident de pêche sous-marine.

À seize ans, DJ Bodden veut intégrer la Légion. «Il faudra me passer sur le corps», lui répond sa mère, d’origine irlandaise, qu’il convainc pourtant de le laisser intégrer la US Naval Academy. Treize ans plus tard, alors que les troupes américaines réduisent leur présence en Afghanistan, le capitaine Bodden décide de rejoindre le privé, «sinon il me fallait resigner pour dix ans». Il est recruté par les bureaux new-yorkais de Sucafina comme «trader».

De la Papouasie au Rwanda, une autre vie de baroud commence, avant qu’il ne rejoigne le siège genevois de ce groupe de près d’un millier de collaborateurs. Pour y jouer un rôle pas si éloigné d’un aide de camp, auprès du patron, Nicolas Tamari.

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