«Parler de Health Valley lémanique est galvaudé»

Economie de la santéThierry Mauvernay dirige la biotech lausannoise Debiopharm. Alors qu’il inaugure un site de production, il porte un regard critique sur la pharma en Suisse romande.

«J’espère que la Suisse conservera ses atouts et augmentera sa compétitivité», déclare Thierry Mauvernay, administrateur-délégué de Debiopharm

«J’espère que la Suisse conservera ses atouts et augmentera sa compétitivité», déclare Thierry Mauvernay, administrateur-délégué de Debiopharm Image: Philippe Maeder

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Le groupe Debiopharm inaugurait jeudi à Martigny son nouveau site de production et ses laboratoires de recherche flambant neufs. Présent à cette occasion, Thierry Mauvernay, administrateur-délégué de l’entreprise dont le siège est à Lausanne, donne sa vision de la pharma en Suisse romande. Interview.

Vous avez investi des millions dans la rénovation de votre site de Martigny. Prendriez-vous la même décision aujourd’hui au vu de la dégradation continue des conditions-cadres?
Dans notre métier, je dis toujours qu’il est bon d’être obstiné, mais pas têtu. La compétition est désormais très rude et en cas de handicaps trop importants, il devient impossible de gagner le match. Il est vrai qu’aujourd’hui nous aurions probablement beaucoup plus hésité à engager Debiopharm dans un tel investissement (ndlr: 125 millions sur quinze ans, dont 15 millions rien qu’en 2014). Maintenant, j’espère que la Suisse va conserver ses atouts et augmenter sa compétitivité afin de mieux soutenir l’innovation.

Vous considérez donc qu’il y a un déficit de soutien à l’innovation en Suisse?
En comparaison, par exemple, de ce qui se fait dans les pays limitrophes, mais aussi aux Etats-Unis ou au Canada, qui apportent tous deux une aide financière très nette à la recherche par l’entremise de ce qu’ils appellent des crédits d’impôt, la Suisse a clairement du retard.

D’où vient ce retard?
De mon point de vue, il est à attribuer, en grande partie, à cette réticence des Suisses à investir des fonds publics dans des projets privés, réticence essentiellement liée à cette impression – à mon sens injustifiée – qu’en cas de succès cet argent ne bénéficierait finalement qu’aux entreprises.

De là à mettre en péril la fameuse «Health Valley lémanique» dont tout le monde parle?
Je trouve que ce terme n’est pas adéquat pour décrire la situation actuelle. Depuis quatre ans, suite au départ de Shire, de Merck Serono et d’Alexion Pharma, l’arc lémanique manque de grosses sociétés de développement pharmaceutique. Or, sans elles et leurs gigantesques moyens financiers, l’écosystème me paraît incomplet pour fonctionner et mériter le titre de «Health Valley lémanique». Cette situation est d’autant plus regrettable qu’avec des institutions comme le CHUV, l’EPFL, les HUG ou l’OMS à Genève, avec son panel diversifié et prometteur de start-up, mais aussi avec la présence de grands groupes tels que Nestlé et ses alicaments, notre région ne manque pas d’atouts.

On vous dit en colère contre l’EPFL…
Je ne suis pas fâché avec l’EPFL, où Debiopharm exploite un laboratoire. Au contraire, j’ai beaucoup d’admiration pour ce que cette école apporte à la région. Il me semble par contre qu’elle pourrait intégrer davantage les entreprises installées sur son Parc de l’innovation et simplifier les échanges entre ses chercheurs, ses professeurs et le secteur privé.

En gros, vous regrettez que l’EPFL ne s’inspire pas plus du système américain ouvert aux collaborations entre les domaines public et privé.
Je suis effectivement partisan des modèles ouverts et convaincu qu’une vision partagée est un agrandissement phénoménal de notre horizon. Avec l’arrivée de sa nouvelle doyenne des sciences de la vie, Gisou Van der Goot, je suis certain que nous allons réussir, dans un avenir proche, à développer de telles interconnexions entre les secteurs public et privé.

Comment votre groupe encaisse-t-il le choc du franc fort?
Financièrement, étant donné que la totalité de notre chiffre d’affaires se fait en dollars, en euros et en yens, l’année 2015 ne sera pas très bonne. Mais pour une société comme la nôtre qui travaille sur des projets de longue haleine, ce genre d’obstacle, même s’il est difficile à surmonter, doit rester au second plan de nos réflexions. En 2015, le plus important pour nous concerne le développement très prometteur d’un nouvel antibiotique.

Créé: 18.09.2015, 06h59

La Suisse reste le numéro un mondial de l'innovation

Contredisant les remarques de Thierry Mauvernay, la Suisse, qui domine depuis six ans le classement portant sur la compétitivité et l’innovation du World Economic Forum, a également été placée hier au sommet d’un indice de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) – une institution basée à Genève –, de l’Université Cornell et de l’Insead. Et cela pour la cinquième année consécutive. «Il s’agit d’une performance exceptionnelle de la Suisse, à tel point que je pense que beaucoup s’interrogent à propos du secret de la réussite suisse», relève Francis Gurry, le directeur général de l’OMPI. «Quelle bonne nouvelle! Cela confirme l’esprit innovant de la Suisse. Les PME suisses investissent chaque année trois milliards de francs dans la recherche et le développement. Cet effort porte ses fruits», réagit Giovanni Giunta, directeur de Swiss Business Point, qui participe à un stand, en partenariat avec PME Romandie, dans le cadre du Village de l’innovation au Comptoir Suisse, qui se déroule à Lausanne jusqu’au 21 septembre.
R.ET./ R.R.

Debiopharm investit massivement à Martigny

Blouses et bonnets bleus, masques de protection blancs, salles à air filtré: à Martigny, au cœur du site de production de Debiopharm Group, la PME lausannoise ne lésine pas sur les normes de sécurité. En tout, l’endroit compte quelque 1000?m2 de salles blanches où se relaie la centaine de salariés dédiés à la production de la Triptoréline (molécule efficace contre le cancer de la prostate), mais également un laboratoire de recherche de pointe.

L’entreprise fondée par la famille Mauvernay célébrait hier la rénovation complète de ces locaux valaisans où elle a investi plus de 125 millions de francs durant les quinze dernières années, dont 15 millions rien qu’en 2014. Et Debiopharm ne compte pas s’arrêter là, puisque le groupe parle déjà d’y investir de 30 à 50 millions supplémentaires d’ici à 2020. Ce montant dépendra toutefois d’un facteur clé: le développement d’une seconde activité industrielle. «Pour pérenniser l’avenir de ce site, nous nous sommes mis en quête d’une nouvelle opportunité», explique son administrateur-délégué, Thierry Mauvernay.

Mais malgré l’abondance de biens (180 dossiers sont actuellement en cours d’étude), Debiopharm peine à trouver la perle rare. Le fait est que produire en Suisse, tout en restant compétitif, nécessite certaines conditions. La principale se résume à pouvoir ajouter au futur produit un savoir-faire très difficile à copier. Car, selon son patron, «il est illusoire de croire qu’il sera encore possible de produire en Suisse des médicaments sans valeur ajoutée».

Afin de rester compétitive, la PME lausannoise n’a d’ailleurs cessé au cours de ces douze dernières années d’optimiser ses processus de production ou d’externaliser toutes les activités ne nécessitant pas de savoir-faire ou d’autres compétences particulières. Pour preuve, sans augmenter massivement son personnel (150 employés en tout), elle a multiplié par 16 sa fabrication de doses de Triptoréline, passant de 100?000 capsules annuelles en 2003 à 1,3 million aujourd’hui.
O.W.

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