Patron de légende, Carlos Ghosn a été arrêté à Tokyo

AutomobileLa chute du créateur de Renault-Nissan-Mitsubishi, No 1 mondial de l’auto, pourrait fragiliser l’avenir de cette alliance hors norme.

Carlos Ghosn passe d’hyper-président à prévenu. Il est suspecté de fraude fiscale et de «nombreuses autres malversations».

Carlos Ghosn passe d’hyper-président à prévenu. Il est suspecté de fraude fiscale et de «nombreuses autres malversations». Image: EPA

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La nouvelle est stupéfiante et elle frappe un patron emblématique de niveau planétaire: Carlos Ghosn, l’homme qui a bâti l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi et qui a hissé l’an dernier ces trois constructeurs au premier rang de la production automobile, devant Toyota et Volkswagen, cette figure presque mythique de l’industrie mondialisée, a été arrêté au Japon.

Tout s’est passé en quelques heures lundi en fin d’après-midi à Tokyo. D’abord par une perquisition au siège du groupe Nissan. Puis par un communiqué du groupe révélant que Carlos Ghosn est suspecté de fraude fiscale et de «nombreuses autres malversations». Enfin par l’annonce de sa destitution, qui sera décidée jeudi.


Lire aussi: Edito : Ghosn arrêté, une tuile pour la France


En France, c’est la consternation. Comme toujours, les marchés sont les premiers à réagir et l’action de Renault chute de plus de 10% à la mi-journée à la Bourse de Paris. Emmanuel Macron, qui tient par hasard une conférence de presse en compagnie du premier ministre belge, à Bruxelles, exprime son inquiétude «quant à la stabilité de l’alliance». De son côté, l’entreprise Renault, après s’être murée dans le silence, publie dans l’après-midi un communiqué lapidaire pour annoncer que le conseil d’administration se réunira «au plus vite» et qu’il se préoccupe de «la défense de l’intérêt du groupe Renault dans l’alliance».

C’est un problème que tant d’autorité ait été accordée à une seule personne

Hiroto Saikawa, directeur de Nissan

La première inquiétude est là: cette alliance qui a porté Renault au sommet est-elle menacée par la chute de Carlos Ghosn? La crainte n’est pas vaine, car l’homme est singulier. Triple national Franco-Libano-Brésilien, Carlos Ghosn est né à Rio, il a suivi sa scolarité dans une école jésuite à Beyrouth et ses études à Paris, à Polytechnique. Il parle six langues et ne met pas la sienne dans sa poche: «Je ne suis pas un théoricien de la citoyenneté mondiale, je suis un praticien de la multinationalité», se glorifiait-il dans le magazine «Slate» en 2013.

Un sauveur au Japon

Comme manager, c’est l’homme qui redresse les entreprises en difficulté. Il l’a fait en début de carrière pour Michelin, dans les filiales brésilienne et américaine, il l’a fait surtout pour Nissan, en 1999, quand Renault prend des participations dans l’entreprise japonaise et l’envoie sauver un constructeur que certains disent au bord de la faillite. Au Japon, il réussit brillamment et gagne une image de sauveur dans un pays pourtant peu ouvert aux dirigeants étrangers. Fort de ce succès, il accumule petit à petit les pouvoirs: directeur général de Nissan, il ajoute la présidence en 2001, puis la direction de Renault en 2005, et là aussi la présidence en 2009, et enfin, quand Mitsubishi entre dans l’alliance en 2016, il s’offre une troisième présidence. Il a tous les pouvoirs…

Cumulant les casquettes, il cumule aussi les revenus et déjà on le lui reproche. Un certain Emmanuel Macron, à l’époque ministre de l’Économie et de l’Industrie, refuse d’approuver la rémunération de Carlos Ghosn chez Renault, où l’État reste le premier actionnaire avec 15% des parts. Ghosn fait front. Selon ses revenus officiellement déclarés, il a gagné plus de 100 millions depuis 2009.

Apparemment cela ne suffisait pas. Selon l’agence de presse japonaise Jiji, il aurait dissimulé au fisc japonais 5 milliards de yens (38,5 millions d’euros) depuis 2011.

Pendant cette période, il a développé l’alliance entre les trois marques automobiles selon un modèle complexe, non par fusion ou rachat, mais en gardant trois entreprises distinctes qui sont liées par des participations croisées: Renault détient 43% de Nissan; Nissan détient 15% de Renault et 34% de Mitsubishi. À la tête des trois entités, Carlos Ghosn parvenait à faire marcher cet attelage curieux, mais ce printemps, quand il a été réélu pour un dernier mandat à la présidence de Renault, il devait précisément mettre à profit ces quatre ans pour préparer sa succession et assurer la pérennité de l’alliance.

Tokyo blâme, Paris tremble

Il n’en aura pas le temps. À Tokyo, Hiroto Saikawa, directeur de Nissan nommé en 2017, a déjà des mots durs envers celui qui n’est bientôt plus son président: «C’est un problème que tant d’autorité ait été accordée à une seule personne», a-t-il déclaré lundi soir en conférence de presse.

À Paris, le syndicat des cadres de Renault fait l’analyse inverse: «L’omniprésence de M. Ghosn au sein de l’alliance était en fait plutôt bénéfique jusqu’à présent», a affirmé à l’AFP un de ses représentants, Bruno Azière. Maintenant que le «praticien de la multinationalité» n’est plus là, se trouvera-t-il quelqu’un qui saura concilier les intérêts pas toujours convergents des trois marques?

Créé: 19.11.2018, 22h01

L’affaire Ghosn arrive au pire moment

Franchement, il n’y avait pas besoin de ça. Le tremblement de terre provoqué par l’arrestation de Carlos Ghosn, patron de l’alliance entre Renault, Nissan et Mitsubishi, en raison de revenus cachés au fisc japonais arrive au plus mauvais moment.

Pourquoi? Non seulement l’emblématique PDG de Renault devait rassurer les investisseurs sur la pérennité de l’alliance entre les trois constructeurs – un rapprochement dont il a été la cheville ouvrière dès 1999 – mais il lui fallait aussi se battre dans un environnement très difficile. Preuve en est l’indice boursier Stoxx Automobiles 600, qui abandonne plus de 20% depuis janvier.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que le titre de Renault ait plongé, lundi, de près de 10% en Bourse. «La réaction est forte mais ce n’est guère étonnant tant Ghosn est emblématique de la marque», relève Jérôme Schupp, analyste financier chez Prime Partners. Le célèbre patron n’en avait-il pas fait le premier groupe mondial, avec plus de 10 millions de véhicules écoulés dans le monde l’année dernière?

Pour l’industrie automobile, les écueils à surmonter sont aujourd’hui multiples. «Les ventes de véhicules ont atteint un pic dans les pays clés que sont la Chine et les États-Unis», explique l’analyste. Des considérations écologiques ont rendu très restrictive l’obtention de plaques d’immatriculation sur les véhicules non électriques en Chine. Aux États-Unis, le long cycle de croissance du marché automobile commencé à la fin des années 2000 arrive à son terme. Bref, un tassement des ventes est attendu.

Domaine en pleine mutation
L’ombre de Tesla et d’Uber plane également sur le secteur. La montée en puissance de la voiture électrique, couplée, demain, avec l’avènement de véhicules autonomes, partagés et connectés, met les fabricants sous pression. «La question est comment sortir gagnant pour un constructeur qui doit courir quatre courses en même temps et qui voit arriver de nouveaux compétiteurs», résume Marc Boilard, associé auprès du cabinet Oliver Wyman, cité par «Les Échos». Cela implique notamment de lourds investissements dans l’électrique, ainsi que d’amortir des lignes de production devenant obsolètes dans le diesel ou dans les moteurs à combustion traditionnels.
Les normes écologiques de plus en plus restrictives émises par Bruxelles poussent également à aller dans ce sens.

La guerre commerciale entre Washington et Pékin commence aussi à faire sentir ses effets. Renault est touchée de manière indirecte, les investisseurs désertant un secteur fragilisé par le conflit sino-américain. «BMW estime que l’impact sur son bénéfice pourrait atteindre jusqu’à un demi-milliard d’euros l’année prochaine», s’inquiète l’analyste. Un phénomène lié au fait que les constructeurs allemands produisent sur le sol américain des véhicules destinés à l’exportation, notamment en Chine. Tous les titres de l’industrie automobile sont alors vendus indistinctement.
Face à tous ces défis, l’incarcération de Carlos Ghosn sème véritablement le trouble.

Nicolas Pinguely

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