Le «plan B» d’Ueli Maurer suscite des doutes dans les milieux boursiers

EconomieLe conseiller fédéral n’exclut pas de priver les corbeilles européennes du droit de négocier des titres suisses

La Banque nationale située à Zurich.

La Banque nationale située à Zurich. Image: Keystone

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Il y a une semaine, le chef du Département fédéral des finances, Ueli Maurer, lançait un pavé dans la mare: il a un «plan B» si l’Union européenne persiste à menacer d’étrangler la Bourse suisse en lui interdisant l’accès aux traders de Londres, Paris ou Francfort à partir du 1er janvier 2019.

S’appuyant sur les pouvoirs d’urgence que lui donne la Constitution, le Conseil fédéral se donnerait, dès le 1er décembre 2018, les moyens de décider quelles bourses étrangères pourraient continuer à négocier des papiers valeur suisses. Et, naturellement, il l’interdirait aux corbeilles européennes.

«Les places européennes n’auront pas d’autorisation aussi longtemps que la Bourse suisse n’a pas aussi la possibilité de commercer sans restriction en Europe», a alors déclaré le secrétaire d’État pour les questions financières internationales, Jörg Gasser. Depuis, le monde financier s’interroge sur les conséquences de cette mesure. «Nous partons du principe qu’une grande partie des parts de marché reviennent en Suisse, puisqu’elles ne se négocient plus sur les marchés européens», avait ajouté le fonctionnaire. «Une solution (ndlr: si la place suisse se trouvait coupée du reste du continent) serait que les participants aillent sur des places financières non européennes, comme New York, Singapour et Hongkong» afin d’assurer la liquidité des actions des grandes sociétés suisses, grâce à une autorisation de l’Autorité suisse de contrôle des marchés financiers (FINMA), selon Jörg Gasser.

Cette solution ne tient pas la route, selon nombre d’experts. Vu l’organisation actuelle du marché, la mesure de sauvegarde du conseiller fédéral Ueli Maurer, ajoutée à l’inévitable refus de l’équivalence par Bruxelles qui s’ensuivrait, aurait pour effet pratique de pousser l’essentiel de la liquidité vers Zurich. Elle mettrait la Bourse suisse sous tension et, surtout, ferait peur aux investisseurs qui assurent sa prospérité. En rapatriant sous l’effet de la perte d’équivalence le trading sur SIX Swiss Exchange, alors qu’il s’effectue maintenant principalement depuis Londres, on multiplierait par quatre le nombre des transactions qui devraient être négociées directement depuis la Suisse. Mais avec quels traders supplémentaires? Ou bien la Bourse suisse devrait-elle accueillir de nouveaux membres étrangers? Du coup, où serait la protection?

À cela s’ajouteraient les conséquences du blocage de l’essentiel des 32% de transactions actuellement réalisées sur les plateformes étrangères (25% rien que pour CBOE, la filiale de BATS basée à Londres). Des 325 milliards de francs de transactions négociées par les traders de Zurich et Genève par an, on passerait à près de 2000 milliards traités directement en Suisse.

Les acteurs financiers ne croient pas que la Suisse peut se muer, comme autrefois, en monopole boursier. Il y aurait «une poussée du trading non autorisé», assure le dirigeant d’une plate-forme boursière. Les investisseurs risqueraient de bouder les fleurons de l’industrie suisse en raison de la hausse des coûts des transactions et du manque de liquidité. La perte de l’équivalence européenne serait certes très nuisible à la place financière helvétique. Mais cette mesure de sauvegarde voulue par Berne pire encore. Elle étendrait les dommages aux géants de la cote qui auraient le choix entre se laisser prendre au piège d’un quasi-monopole boursier, ou voguer à terme vers d’autres cieux. «Ce serait un suicide», assure un spécialiste.

Ueli Maurer a d’ailleurs admis que son «plan B» comportait des risques et qu’il préférait, finalement, son «plan A»: l’octroi de l’équivalence, lié à un accord institutionnel avec l’Union européenne, auquel l’UDC n’est pas favorable, car il aurait des conséquences importantes sur la protection du marché du travail suisse et les compétences de la Cour de justice européenne sur le droit helvétique.

La mesure de sauvegarde serait donc plus une carte à jouer dans la négociation avec l’Union européenne qu’une solution durable. Le mieux serait toutefois, selon un financier londonien, de prolonger d’un an ou deux l’équivalence de la Bourse suisse. Soit jusqu’au moment où les Européens auront répondu à la seule question les préoccupant réellement: quelles seront leurs futures relations avec le Royaume-Uni, déterminant des aspects de concurrence et de souveraineté, concernant tout autant Suisses et Européens?


Le lobby suisse décapité

Le mois dernier, en toute discrétion, la cheffe du Swiss Finance Council s’est vu signifier son congé. Ex-directrice de FESE, la fédération des bourses d’échange européennes dont SIX fait partie, Judith Hardt pilotait depuis 2013 une petite équipe d’experts en régulation financière. Leur mission: travailler à maintenir les ponts ouverts entre le marché financier européen et la place suisse.

Mais les déboires de la Bourse suisse ont montré les limites de ce travail d’influence dans un contexte politique dominé par le Brexit et les tensions internes à l’UE. Ils expliqueraient en partie cette crise de gouvernance. La mission était d’autant plus délicate que Credit Suisse et UBS ont échoué à entraîner dans cette aventure les autres acteurs de la place (assureurs, banquiers privés), comme ils en avaient l’ambition. Après le départ l’an dernier d’une autre prestigieuse recrue: l’ambassadeur et artisan de la «voie bilatérale» entre l’UE et la Suisse Alexis Lautenberg, le Swiss Finance Council a donc perdu en quelques mois ses deux représentants. En février, Alexandre Zeller, l’ancien patron de la Banque Cantonale Vaudoise, a remplacé M. Lautenberg au poste de président (non exécutif). Reste à présent à trouver un nouveau DG pour faire tourner la boutique bruxelloise.

Créé: 15.06.2018, 07h26

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