Les offshores du Premier ministre islandais

Panama PapersIl est arrivé au pouvoir après le krach financier du pays, tout en cachant des millions de biens offshore dans des obligations de banques islandaises.

Le premier ministre islandais, Sigmundur Davíð Gunnlaugsson.

Le premier ministre islandais, Sigmundur Davíð Gunnlaugsson. Image: Carlo Allegri / Reuters

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Tout commence fin 2008, avec l’effondrement du système bancaire islandais. En quelques jours, les trois principales banques tombent en faillite. Elles entraînent tout le pays dans leur chute. Le marché des actions s’effondre de 90%, la couronne islandaise perd la moitié de sa valeur, le PIB est réduit de 10%.

Comment le pays en est-il arrivé là? Les banques, endettées de plusieurs milliards, ont prêté de l’argent à des investisseurs qui ont ensuite utilisé ces prêts pour acheter des actions dans les banques elles-mêmes. Une stratégie mise en place pour faire croire que la situation était stable mais qui a grandement contribué à la crise. Parmi ces investisseurs, accusés plus tard de manipulation de marché, se trouvaient non seulement les hommes les plus riches d’Islande, mais aussi des actionnaires des banques.

A l’époque, la population enrage. Elle manifeste dans les rues pendant plusieurs semaines. Elle désigne les coupables: les banquiers, ceux-là même qu’on célèbrait un peu plus tôt comme les «Vikings de la finance», en Islande comme ailleurs. Ils seront désormais appelés les «Banksters», un doux mélange de banquiers et gangsters.

Leader du mouvement anti-banque

A l’époque, Sigmundur David Gunnlaugsson en profite pour surfer sur la vague anti-banque. Il ne fait pas de politique, mais du journalisme où il est surtout connu comme présentateur radio. Juste après le crash bancaire, le trentenaire fonde un groupe appelé «InDefense», dont le principal objectif est de convaincre l’Islande de ne pas rembourser les milliards de dollars que les épargnants étrangers, principalement anglais et hollandais, avaient déposés dans les trois grandes banques du pays. La population le suit. Lors de deux référendums, les Islandais refusent de signer un accord avec la Hollande et la Grande-Bretagne.

Le succès de cette campagne a largement contribué à ouvrir les portes du pouvoir à Sigmundur Gunnlaugsson. En janvier 2009, le parti progressiste élit sa nouvelle star comme président. Quatre ans plus tard, en 2013, Gunnlaugsson devient à 38 ans le plus jeune premier ministre de l’histoire du pays. Il promet alors, entre autre, de lutter contre les créditeurs étrangers et de mettre fin aux mesures d’austérité.

La saga offshore du premier ministre

Le 15 mai 2014, le Premier ministre se retrouve face au Parlement sur une question épineuse. Il s’agit de savoir jusqu’où sera prêt à aller son gouvernement pour démasquer les fraudeurs du fisc qui ont utilisé des sociétés offshore. En question: l’achat ou non par l’Islande de données volées par des donneurs d’alerte. Le pays acceptera-t-il de payer pour ces informations?

Ce jour-là, Sigmundur David Gunnlaugsson ne répond pas vraiment. Il se couvre. D’un côté, il admet qu’il est «extrêmement important que les gens travaillent ensemble sur ce sujet». De l’autre, il dit douter qu’il soit vraiment «réaliste et utile» d’obtenir ces informations, ajoutant qu’il faisait confiance aux responsables des finances pour prendre la bonne décision.

Ce que Gunnlaugsson ne dit pas, c’est que son propre nom se cache dans les données volées que son pays hésite à acheter. Il y apparaît en lien avec des sociétés offshore encore actives.

Son nom émerge aujourd’hui d’une autre base de données: les Panama Papers. Les fichiers internes de l’entreprise de domicilations offshore Mossack Fonseca révèlent des informations confidentielles sur Wintris Inc., une société enregistrée en 2007 sur les Îles Vierges britanniques. A cette époque, ses deux principaux actionnaires ne sont autres que Sigmundur David Gunlaugsson et sa femme, Anna Sigurlaug Palsdottir, une anthropologue, fille d’un riche négociant islandais de Toyota. Le couple a acheté Wintris à Mossack Fonseca en décembre 2007, via une branche luxembourgeoise de la grande banque islandaise Landsbanki.

«Les banques islandaises créaient des branches, au Luxembourg et en Angleterre par exemple, où elles fondaient des sociétés offshore pour leurs clients afin qu’ils puissent y placer toutes sortes de biens n’apparaissant pas sur leur déclarations de revenus», décrit Rob Jonatansson, un avocat de Reykjavik, sans commenter le cas Wintris en particulier. «Il y avait différents types de structures qui servaient soit à cacher, soit à minimiser les incidences fiscales».

Ses avoirs dans les banques

En 2015, le gouvernement de Gunnlaugsson conclut un accord avec les créditeurs des trois anciennes banques islandaises. Un compromis qualifié de «trop généreux» par «Indefense», l’ancien groupe du premier ministre. Les Panama Papers montrent que la famille Gunnlaugsson avait en réalité tout intérêt à obtenir un arrangement généreux envers les créditeurs, puisqu’elle en fait elle-même partie.

En effet, des documents de justice montrent que Wintris avait acheté de nombreuses obligations dans les trois principales banques du pays: Landsbanki, Kaupthing et Glitnir. Selon une personne proche du dossier, Wintris aurait vendu sa créance chez Glitnir à un investisseur islandais après le crash, quand bien même Gunnlaugsson avait traité de «vautours» les fonds étrangers qui avaient acheté des créances bancaires après la crise.

En tout, Wintris possédait pour plus de 8 millions de dollars d’obligations – au taux de change d’avant le crash, ou 4 millions au taux de change actuel – dans les trois banques du pays. Ces informations jettent une toute autre lumière sur les combats politiques de Gunnlaugsson et notamment sur sa campagne avec le groupe «InDefense». Le remboursement des créditeurs étrangers aurait en effet pu faire perdre beaucoup de valeur à ses avoirs dans les trois banques.

Des biens non déclarés

Dans tous les cas, Gunnlaugsson était encore co-propriétaire de Wintris quand il est entré au gouvernement en avril 2009. Mais il ne l’a pas déclaré. Chaque membre du Parlement est pourtant censé donner des informations sur toutes les participations qu’il détient dans des sociétés. Les Panama Papers montrent que Gunnlaugsson a continué à cacher l’existence de sa société lorsqu’il a atteint le fauteuil de premier ministre. Omettre de déclarer ses biens reviendrait à violer les règles éthiques islandaises, même si le premier ministre le dément.

Selon les documents de Mossack Fonseca, Gunnlaugsson a vendu ses participations dans Wintris à sa femme pour la somme symbolique de un dollar en décembre 2009. Soit quelques mois après son entrée au gouvernement. Aujourd’hui, les actions de Wintris ont toujours une valeur considérable, variant entre 15% et 30% de leur valeur nominale.

Le 11 mars 2016, la télévision suédoise (SVT) et Reykjavik Media, des partenaires de l’ ICIJ, ont interrogé le premier ministre au sujet de Wintris. Dans cette interview, la SVT a demandé à Gunnlaugsson s’il avait déjà possédé une société offshore. «Moi-même? Non, a-t-il répondu. J’ai toujours déclaré tous mes biens et ceux de ma famille pour les impôts. Aucun de mes avoirs n’a jamais été caché». Il a ensuite été interrogé sur ce qu’il savait de Wintris. «Si je me rappelle bien, c’est une société qui est associée à l’une des sociétés dans lesquelles je suis au conseil d’administration et elle avait un compte qui, comme je l’ai mentionné, a toujours été inscrit sur ma déclaration fiscale depuis son ouverture», a assuré le premier ministre. Peu après, Gunnlaugson s’est levé et a quitté l’interview.

Quatre jours plus tard, sa femme Anna Pálsdóttir évoque pour la première fois Wintris publiquement, dans un message posté sur Facebook. «L’existence de cette société n’a jamais été un secret», dit-elle, précisant qu’il s’agissait d’un véhicule d’investissement pour des fonds dont elle avait hérité lors de la vente de l’entreprise familiale. Elle a certifié avoir toujours payé les impôts nécessaires concernant Wintris. Son cabinet fiscal, KPMG, a aussi affirmé qu’elle déclarait son revenu issu de Wintris.

Anna Pálsdóttir a ajouté que les biens de la société étaient les siens et que l’inscription de son mari comme co-propriétaire relevait d’une erreur de la part de la banque. D’après elle, c’est d’ailleurs après avoir constaté cette erreur en 2009 que les parts de son mari lui ont été transférées. Les documents de Mossack Fonseca montrent que Gunnlaugson a signé le document cédant ses parts de Wintris à sa femme. «En fondant cette société, le premier ministre et sa femme ont adhéré à la loi islandaise. Depuis 2008, cette dernière implique entre autre de devoir déclarer tous ses biens, titres et revenus sur sa déclaration d’impôts», a déclaré de son côté un porte-parole de Gunnlaugsson.

Il est difficile de dire si les positions politiques de Gunnlaugsson ont augmenté ou dévalorisé la valeur des obligations de Wintris dans les banques nationales. La question «est vraiment délicate», juge Pórólfur Matthíasson, un économiste de l’Université islandaise. «Personne sauf le premier ministre lui-même peut y répondre.»

Le porte-parole de Gunnlaugsson a affirmé que «ces dernières années, le travail politique du Premier ministre s’est caractérisé avant tout par sa détermination à garantir, autant que possible, que les intérêts des Islandais soient prioritaires sur les intérêts des créanciers des banques effondrées. Ses mots tout comme l’ensemble de ses actions le confirment».

De troublantes coïncidences

Il ressort encore des données que Wintris Inc. a ouvert un compte bancaire en 2008 auprès de Crédit Suisse à Londres. Coïncidence troublante: deux autres sociétés contrôlées par des Islandais ont fait exactement la même chose, le même jour. Les trois sociétés, Wintris, Jarl Universal SA et Jade Trading Services Ldt, avaient les mêmes directeurs - des hommes de paille fournis par Mossack Fonseca pour appliquer les décisions, tout en cachant la véritable identité des propriétaires. Les trois sociétés ont été achetées et gérées à travers la succursale luxembourgeoise de Landsbanki.

En l’occurrence, Jade Trading et Jarl Universal ne sont pas des sociétés ordinaires. Elles étaient contrôlées par des personnes accusées - mais pas condamnées - pour participation aux manipulations de marché responsables du crash bancaire islandais. Jade Trading était contrôlée par Björgólfur Guðmundsson, ancien directeur de Landsbanki, et par son fils Björgólfur Thor Björgólfsson, l’homme le plus riche d’Islande. En janvier 2008, Jade Trading a délivré une procuration à Sugurdur Bollason, un investisseur islandais. Il avait utilisé d’autres sociétés pour protéger 144 millions de dollars de prêtés par Landsbanki et Kaupthing en 2008 pour acheter leurs propres actions. Bollasson a été accusé de manipulation de marché. Mais il n’a pas été condamné. Il contrôlait aussi Jarl Universal.

Même avec ces informations, il reste difficile de savoir ce qu’il se passait réellement avec ces sociétés. «Certains cas se sont révélés si compliqués qu’il n’est pas possible de les percer pour voir ce qu’ils cachent vraiment», explique Olafur Hauksson, qui a dirigé le Bureau du procureur spécial chargé d’enquêter sur la crise bancaire. «Cela va être un véritable combat entre les enquêteurs et les personnes qui ont cherché à cacher leur argent.»

Les Panama Papers révèlent qu’au moins deux autres membres du gouvernement islandais possédaient des sociétés offshore: Bjarni Benediktsson, ministre des finances et des affaires économiques, et Ólöf Nordal, ministre de l’intérieur. Comme Wintris, leurs sociétés ont été achetées par Mossak Fonseca via une succursale luxembourgeoise de Landsbanki avant la crise.

Les autorités fiscales islandaises ont fini par acquérir une petite partie des données fournies par les lanceurs d’alertes. A ce jour, elles n’ont rien déclaré publiquement sur ce que nous avons appris.

Ryan Chittum, Jóhannes Kr. Kristjánsson, Bastian Obermayer, Frederik Obermaier, Lena Würgler

Créé: 03.04.2016, 19h43

Panama Papers

Les données secrètes de quelques 215'000 sociétés offshore ont été obtenues par la «Süddeutsche Zeitung», qui les a partagées avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). En Suisse, l’opération coordonnée par la cellule enquête du «Matin Dimanche» et de la «SonntagsZeitung», paraît simultanément dans «24 heures», «La Tribune de Genève», le «Tages-Anzeiger» et le «Bund».

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