Le plan avorté du Cercle des amis du Temps

PresseLe journaliste Serge Michel, l’animateur du Cercle des Amis du Temps, dévoile son projet de rachat du journal, refusé par le groupe Ringier.

Serge Michel, animateur du Cercle des Amis du Temps.

Serge Michel, animateur du Cercle des Amis du Temps. Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Ex-rédacteur en chef adjoint du Temps et actuel chef de projet au Monde, le journaliste Serge Michel a participé en janvier 2014 à la fondation du Cercle des Amis du Temps. Son projet de rachat du quotidien a été refusé par Ringier et Tamedia (éditeur de 24 heures), au profit du premier, devenu actionnaire majoritaire. Il le dévoile pour la première fois.

- Ringier entend réunir Le Temps et L’Hebdo en une rédaction unique. Les Amis du Temps désapprouvent une telle opération. Pourquoi?

D’abord, j’aimerais dire que je souhaite de tout cœur le succès du plan de Ringier. De mon point de vue, ce plan n’était pas le seul possible, ni le meilleur. Mais après l’éviction du Cercle, Ringier est seul maître à bord. Pour le titre qui nous est cher et que nous estimons indispensable à la Suisse romande, il faut espérer qu’ils aient vu juste! Je n’ai pas en tête d’exemple européen comparable. La fameuse newsroom de Ringier à Zurich fonctionne apparemment très bien pour les deux quotidiens (le gratuit Blick am Abend et le payant Blick) et pour le site web. A ma connaissance, le SonntagsBlick (hebdomadaire dominical) s’en est éloigné, considérant qu’il avait besoin d’un rythme différent. Je pense qu’un problème similaire se posera pour L’Hebdo.

- Quels sont les sacrifices, liés à des objectifs de réduction des coûts, que les Amis du Temps étaient disposés à consentir?

Réduire les coûts était une évidence: nous voulions un média sain et rentable, une start-up de l’info plutôt qu’une structure hiérarchisée et bureaucratique. Nous avons considéré qu’il était urgent de quitter Cornavin pour d’autres bureaux à Genève, au loyer plus raisonnable. Nous avons aussi vu des possibilités flagrantes d’économies dans les technologies utilisées, fort coûteuses en plus d’être surannées. Une simplification de la gouvernance et l’organisation «web-first» de la rédaction, c’est-à-dire faire travailler la rédaction pour le numérique toute la journée, alors qu’une équipe restreinte vient monter les pages du journal seulement en fin d’après-midi, permettaient à la fois de diminuer les coûts et d’augmenter la force de frappe éditoriale. Le Graal des réductions de charges demeure toutefois les contrats d’impression et de distribution. Il y avait là un bras de fer à mener avec Tamedia (qui imprime Le Temps), auquel Ringier a apparemment renoncé. Cela dit, le projet du Cercle était avant tout un projet d’investissement de plusieurs millions, pour inverser la spirale du déclin.

- Quel a été l’obstacle rédhibitoire à la coopération avec les Amis du Temps

Au cours des négociations, nous avons convenu d’une série de synergies avec Ringier et je reste convaincu que nous avons été proches d’un accord. Pour moi, la raison de l’échec, c’est l’Hebdo. Notre projet apportait des solutions pour Le Temps, en renforçant l’édition papier et en lui ajoutant une véritable puissance numérique. Ringier s’en est réjoui, mais voulait absolument, en même temps, sauver L’Hebdo. Nous n’avons rien contre ce titre, au contraire, nous avons proposé des synergies qui lui auraient été bénéfiques. Nous avons aussi proposé de procéder en plusieurs étapes: réussir d’abord ensemble la relance du Temps, avant d’intégrer L’Hebdo. Ringier a préféré une solution plus rapide et plus radicale.

- Et le déménagement à Lausanne?

Nous n’avons cessé de dire à Ringier qu’à nos yeux quitter Genève était une erreur stratégique. Non pas par narcissisme genevois (plusieurs d’entre-nous sont vaudois, moi compris!), mais parce que cela augmente les risques sans créer des opportunités, du moment que les Lausannois ne vont pas se mettre soudain à acheter Le Temps parce qu’il est fait sur place. Trois risques retiennent particulièrement l’attention: éloigner une rédaction, dont deux points forts sont l’international et l’économie, d’un centre névralgique de la banque, du trading et des organisations internationales, éloigner la régie publicitaire de ses clients dans le luxe et la finance, et enfin éloigner un titre de ses lecteurs genevois dont l’attachement peut aussi être d’ordre symbolique, culturel ou historique. Nous étions cependant les Amis du Temps, pas les amis de Genève. S’il fallait absolument quitter le bout du Léman, nous avions proposé une installation à l’EPFL (Ecole polytechnique fédérale de Lausanne), parce que c’est un vrai carrefour d’innovation et de compétences. Il y avait des locaux disponibles, y compris pour L’Hebdo. Ringier a préféré rester dans ses locaux du Pont Bessières.

- Les Amis du Temps ont-ils doté leur projet d’une diversification de l’offre du futur Temps?

Ne comptez pas sur moi pour vous dire que notre projet était incomplet! L’objectif était que Le Temps participe à la vie quotidienne de beaucoup plus de personnes en Suisse romande qu’aujourd’hui. Par la qualité et la pertinence de son journalisme, par sa présence sur tous les supports, y compris les réseaux sociaux, et par son ancrage dans les nombreux domaines d’excellence de notre région. Ceux-ci vont de la “health-valley” à l’école hôtelière, de l’EPFL à la Genève internationale, des facultés de droit aux écoles d’arts mondialement reconnues, en passant par le secteur de la finance “post secret bancaire”, de l’industrie, du luxe et de la gastronomie.

- La qualité journalistique n’assure pas le succès économique. Que vous inspire cette réalité sévissant cruellement sur le marché de la presse occidentale?
De quelle réalité parlez-vous? La qualité est un facteur de survie. Le Financial Times est un journal de très haute qualité, en pleine santé grâce à des innovations constantes et parce qu’il se donne les moyens d’être nécessaire à l’intelligence, à la carrière et au succès de ses lecteurs. Quelle avocate, quel banquier, quel intellectuel de Londres, Lagos ou Hong Kong pourrait s’en passer? Dans un autre genre, Vice magazine (et TV) est inutile mais c’est un énorme carton, parce que c’est décapant et ambitieux. Aucun ne pratique l’information «low cost,» standardisée. Les médias survivront, s’ils sont nécessaires ou s’ils procurent du vrai plaisir. Le Temps est un peu entre les deux. C’est un média de qualité, qui doit le rester, où le plaisir a déjà sa place, notamment le week-end. Pour moi, ce n’est pas en le rendant plus «mainstream», avec des titres plus accrocheurs, qu’on augmentera son audience, mais en le hissant au niveau de ses lecteurs. Ceux-ci ont davantage progressé que lui ces dernières années. Je ne veux blesser personne en disant cela, surtout pas les journalistes qui font un travail remarquable. Le problème est plutôt celui de la stratégie. Le Temps, papier ou numérique, est bien trop absent des auditoires des universités et des classes des hautes écoles. Et tous ces cadres qui font de belles carrières, sans lire Le Temps, ce n’est pas normal! Je plaisante. La question, c’est comment rendre ce média à nouveau nécessaire pour des lecteurs exigeants, chacun dans leur domaine, y compris les étudiants.

- M. Edgar de Picciotto, président du conseil d’administration d’Union Bancaire Privée, était un des Amis du Temps prêt à investir en force dans le projet du Cercle. Un tel actionnaire permettrait-il au Temps, quotidien engagé dans l’information économique et financière, de préserver son indépendance lors d’incidents d’actualité, comme l’affaire Madoff ?

Bonne question! Et trois réponses. D’abord, M. de Picciotto n’était qu’un parmi plusieurs investisseurs, le seul dont le nom a «fuité» dans la presse, même s’il a évidemment du poids en raison de son succès entrepreneurial et de son patrimoine. Ensuite, en approchant le Cercle des Amis du Temps, il acceptait du même coup les termes de notre Appel et les valeurs énoncées, non négociables, en particulier l’indépendance du titre, sa charte éditoriale et sa pratique du journalisme d’investigation. Le projet du Cercle était enfin de réunir une demi-douzaine d’investisseurs -disons plutôt de mécènes!- au sein d’une fondation reconnue d’utilité publique, avec des statuts rigoureux et un conseil de fondation composé de personnalités romandes irréprochables, comme il y en a beaucoup parmi nos 700 signataires. Ce modèle de fondation fonctionne parfaitement aux Pays-Bas, en Allemagne, avec des médias rentables et de qualité. Nous avions acquis la conviction que M. de Picciotto ne se lançait pas dans la presse à 84 ans pour dicter au Temps sa ligne éditoriale. Il faisait là un geste citoyen, philanthropique, pour rendre, au soir de sa vie, à Genève et à la Suisse romande, une partie de ce qu’elles lui ont donné.

Créé: 29.09.2014, 07h34

Articles en relation

«Le Temps» va déménager à Lausanne

Médias Le quotidien romand déménagera au cours du deuxième trimestre 2015, mais le journal conservera une rédaction régionale à Genève. Plus...

Changements à la tête du «Temps»

Medias Les départs du rédacteur en chef Pierre Veya et de la directrice du quotidien Valérie Boagno ont été annoncés mardi. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.