Pour rassurer leurs clients, les géants du cloud misent sur un «nuage 100% local»

Données informatiquesAujourd’hui, de plus en plus d’internautes s’inquiètent du pays où se trouvent les serveurs hébergeant leurs données.

Une ferme de serveurs dans le canton d'Argovie.

Une ferme de serveurs dans le canton d'Argovie. Image: Keystone

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Le terme est assez poétique. «Le cloud» – traduisez en français par «le nuage» – fait miroiter cette image de données virevoltant dans les airs, au gré des vents. Foncièrement, elle n’est pas totalement fausse. Même si beaucoup circulent par câbles (utilisant la fibre optique par exemple), certaines transitent effectivement par ondes (radio notamment).

Mais «ce passage dans le nuage» est relativement court et le cloud prend en réalité vite la forme de centres gigantesques composés de milliers de serveurs pouvant héberger des trillions de données. D’après un rapport établi par Synergy Research Group, la planète en compterait désormais 430, dont une quarantaine seraient sortis de terre rien qu’en 2018.

Que ce soit dans la sphère publique ou professionnelle, le transfert et stockage de données vers ces centres spécialisés sont devenus des pratiques ultracourantes au cours de la dernière décennie. Photos, musique, vidéos privées et autres fichiers de toutes sortes composent ces «fameux nuages». Les affaires les plus récentes de cybercriminalité, marquées par des vols massifs de données, ont toutefois rappelé à quel point ils sont perméables.

En Suisse, ce risque a particulièrement ralenti le déploiement du cloud au sein d’une branche: la sphère financière. «Même si les avantages du cloud sont évidents, le respect du secret bancaire et certaines incertitudes juridiques ont limité la marge de manœuvre des banques, ces dernières ne pouvant se permettre de laisser sortir de Suisse les données de leurs clients», explique Martin Hess, responsable de l’économie et de la digitalisation au sein de l’Association suisse des banquiers (ASB).

Nationalisation des nuages

De manière globale, de plus en plus d’utilisateurs s’inquiètent aujourd’hui du pays où se trouvent les serveurs hébergeant leurs données. «Si l’on prend en considération les régulations actuelles, de nombreux clients se méfient des offres provenant d’autres pays», confirme Alicia Richon, porte-parole de Swisscom.

Confrontés à une telle prise de conscience, de nombreux acteurs du cloud ont commencé à jouer la carte «infrastructure locale». Prenez Apple en Chine. Associée à un acteur local, la marque à la pomme a déboursé un milliard de dollars pour ouvrir un premier centre de données dans la province de Guizhou il y a un an. Et un second serait dans les starting-blocks pour 2019. Le plus important est qu’en agissant de la sorte, Apple répond à la nouvelle régulation chinoise. Depuis deux ans, Pékin impose en effet que le nuage chinois survole uniquement la Chine.

Cette tendance se confirme en Suisse avec Swisscom et son offre MyCloud. «Nous conservons les données – dont la transmission est de surcroît cryptée – exclusivement dans des centres de données basés en Suisse. Une fois arrivées à destination, elles sont certes enregistrées de manière non codée, mais elles sont protégées par la législation sur la protection des données helvétique», peut-on lire sur la page d’accueil destinée à MyCloud. Swisscom oublie toutefois d’y indiquer que son offre dépend en partie de son alliance aux leaders mondiaux tels qu’Amazon, Dell Technologies, Microsoft, etc.

«Swisscom Cloud est 100% suisse. Bien sûr, nous utilisons des Hardware et Software d’autres fournisseurs, mais le data center est situé en Suisse», garantit Alicia Richon en précisant que l’opérateur propose aussi des services propres à Amazon ou Microsoft. «Dans ce cas les données sont stockées dans leurs propres serveurs.» Des serveurs qui, pour certains, seront par ailleurs aussi en Suisse.

Alors que Google vient officiellement de lancer la région suisse de son cloud, Microsoft planifie de s’installer dans deux centres de données, l’un à Genève et l’autre à Zurich. «Une nouvelle couche de contrôle pour un groupe qui veut être le premier fournisseur mondial à proposer des services cloud d’entreprise à partir de data centers helvétiques», déclarait Marianne Janik, CEO de Microsoft Suisse.

Risque du cloud américain

En réalité, depuis que Donald Trump a promulgué le Cloud Act le 26 mars 2018, tout n’est pas aussi rose… loin de là. Il y a un an, avec ce texte, le président américain brisait en effet les frontières géographiques établies tant bien que mal par les géants américains pour leurs nuages. Ces derniers, dans le cadre de procédures judiciaires de «nature criminelle», auront en effet l’obligation de fournir à la justice américaine les données stockées où qu’elles soient dans le monde.

Totalement dépendante des géants américains, l’Europe s’est rapidement dite révulsée et surtout très inquiète. «La souveraineté numérique, c’est d’être capable de résister aux sanctions extraterritoriales américaines, soit au Cloud Act américain (…)», déclarait pour la forme Bruno Le Maire. Mais le ministre en est conscient, la marge de manœuvre de la France est réduite.

De nombreuses zones d’ombre entourent encore ce texte. Il apparaîtrait par exemple que les prestataires de cloud pourraient contester la démarche diligentée par les autorités américaines pour autant qu’un accord soit signé entre l’État (où les données sont stockées) et les États-Unis. En Suisse, l’Association suisse des banquiers s’est intéressée à cet aspect. Mardi, elle publiera un guide destiné aux banques dans lequel elle a inclus des recommandations permettant aux banques de migrer leurs données plus facilement et surtout en toute sécurité.

Attirer les banques

Ces incertitudes n’empêchent pas les géants américains d’anticiper le mouvement en tentant de conquérir cette clientèle. Dans la HandelsZeitung, au moment de lancer son offre hébergée par le groupe informatique argovien Green.ch, Urs Hölzle, vice-président des infrastructures de Google, confirmait avoir dans sa ligne de mire les banques suisses. Selon lui, «quand l’une des branches les plus réglementées transfère ses données vers le cloud, elle envoie un signal aux entreprises d’autres secteurs».

En adoptant une approche très similaire, la stratégie de Microsoft porte aussi ses premiers fruits, puisque l’entreprise américaine est parvenue à attirer UBS dans son giron. «Avec Azure, nous pouvons nous reposer sur la plateforme leader du secteur en termes d’innovation, de technologie, de sécurité et de conformité réglementaire, autant de facteurs très importants pour une institution financière suisse», communiquait la banque.

Et au vu de son potentiel, il est fort probable que cette course aux banques suisses ne fait que commencer entre les différents acteurs du cloud.

Créé: 24.03.2019, 18h04

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Un marché à 250 milliards de dollars

Aux quatre coins de la planète, ils poussent comme des champignons. Afin de répondre à la production effrénée et mondiale de données, les rois américains du cloud computing dépensent des dizaines de milliards de dollars pour bâtir ces nouveaux mégadatacenters.
Mais si l’investissement peut paraître conséquent, il n’est rien en comparaison aux retombées économiques liées au cloud. En 2018, les experts de Synergy Research Group estiment que le marché mondial – regroupant prestataire de cloud public (logiciel de transfert) et plateforme de cloud privé (stockage des données) – aurait franchi le cap des 250 milliards de dollars de revenus, soit 32% de plus qu’en 2017.

En remontant cinq ans en arrière, il ne dépassait pas les 100 milliards. Et rien ne semble capable d’en endiguer la croissance. «Même si cette dernière finira inévitablement par ralentir, le marché va encore doubler dans les quatre ans à venir», prédisent les spécialistes du cabinet d’analyses.

Sans trop de surprise, quelques géants règnent sur ce monde. En termes de parts de marché, avec 31,7%, Amazon Web Services (AWS) arrive largement en tête dans le domaine du cloud public. À lui seul, il pèse autant que ses quatre outsiders, soit Microsoft Azure, Google Cloud Plateform, Alibaba Cloud et IBM Cloud.

La présence d’un groupe chinois dans le top 5 illustre toutefois une toute nouvelle réalité: la fin de la domination américaine sur le monde du cloud. Démarrée par Alibaba il y a quelques années, l’offensive chinoise s’est encore renforcée ces derniers temps avec «l’arrivée dans les nuages» de deux autres colosses: Tencent et Baidu.
O.W.

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