«Les récoltes de céréales sont décevantes en Europe»

AgricultureAmeropa, une société de négoce basée à Lausanne, juge la situation alimentaire fragile, malgré des stocks élevés.

Ameropa, via sa filiale Chimpex, dispose d’un nouveau terminal céréalier à Constanta, en Roumanie.

Ameropa, via sa filiale Chimpex, dispose d’un nouveau terminal céréalier à Constanta, en Roumanie. Image: DR

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En Europe, les moissons sont bien avancées mais les rendements sont décevants. Depuis plusieurs semaines, les analystes révisent à la baisse leurs prévisions pour les céréales (blé, orge), à l’exception du maïs, qui semble avoir bien passé la vague de chaleur qui a suivi les pluies et les orages du printemps. Globalement, on estime que les rendements seront inférieurs de 10 à 15% en Europe du Nord; pour toute l’Europe, la baisse se situera entre 5 et 10%. Et pour la Russie, elle sera de 20% environ, ce qui pèse lourd puisque ce pays est le premier exportateur mondial de blé.

Une fourchette que confirme Cédric Mayor, responsable du négoce des grains chez Ameropa, une société présente à Lausanne: «La sécheresse la plus forte a été celle qui a touché la Russie. On évalue la baisse des rendements à -20%. C’est très important, si l’on sait que ce pays est devenu le premier exportateur mondial de blé. En d’autres termes, il ne faudrait pas que cette situation se reproduise sur plusieurs années car les prix risqueraient de s’envoler à nouveau.» Ce fut le cas il y a dix ans, avec des conséquences dramatiques dans les pays en développement, importateurs nets de blé, comme l’Égypte ou la Tunisie. Si les cours du blé sont en hausse ces jours, l’effet sera limité en raison de l’importance des stocks et des excédents après plusieurs années d’excellentes récoltes.

Dans les bureaux d’Ameropa, le président de la société, Andreas Zivy, confirme les craintes de Cédric Mayor: «Les prix des céréales comme des engrais sont très bas depuis plusieurs années. Cela s’explique par la surproduction. Mais il faut rester vigilant: l’agriculture reste dépendante de la météo. Jusqu’ici, elle est parvenue à s’adapter au réchauffement climatique mais tout cela est très fragile.»

Géant familial

Le président d’Ameropa est un excellent observateur de l’agriculture. Il se considère comme l’un de «ses fournisseurs». Il faut remonter jusqu’au XVIIIe siècle pour trouver les premiers fondements de la société familiale, posés par l’aïeul du président, Paul Zivy (1690-1762). Aujourd’hui basé à Bâle et à Lausanne (pour le trading de céréales), le groupe réalise un chiffre d’affaires de 5,5 milliards de francs dans le négoce de grains, la vente et la production d’engrais. C’est Ameropa qui a repris la division de trading d’André lorsque la société a cessé ses activités, en 2001. Ameropa Lausanne emploie 25 personnes à l’avenue de Rumine. Le groupe, dont le siège est à Binningen (BL), compte plus de 2400 employés, qui se répartissent dans une trentaine de pays. Ameropa dispose de silos, de centres de collecte et d’usines pétrochimiques pour la production d’engrais, dont l’une, acquise en 2012 en Roumanie, vient d’être modernisée pour 250 millions de francs suisses.

Mauvaise réputation

Les engrais? Ils n’ont pas «bonne presse», du moins dans les pays riches. Le président d’Ameropa s’attendait visiblement à la remarque: «Oui, je l’admets. Mais c’est une perception très helvétique et européenne. En Europe, on constate effectivement une baisse de l’usage des engrais, grâce notamment à une agriculture plus précise dans ses pratiques et au développement de nouvelles semences. La situation est tout autre dans les pays en développement. Les engrais y jouent un rôle central. Dans la branche, on a coutume de dire que les engrais sont à l’origine de 50% de la production de céréales. C’est peut-être exagéré. Mais il faut admettre que sans l’apport de fertilisants de synthèse, il serait très difficile de nourrir la population mondiale à des coûts raisonnables.»

Andreas Zivy, qui est à la tête d’une société appartenant au top 10 des négociants de céréales, dont les plus connus sont Cargill, ADM ou Louis Dreyfus, sait que le négoce est souvent, lui aussi, sous le feu de la critique. On accuse les traders et la spéculation de faire monter artificiellement les prix. Ce fut l’objet, en février 2016, d’une initiative socialiste voulant interdire la spéculation sur les denrées alimentaires, refusée par près de 60% du peuple suisse. «Cette votation m’a fait prendre conscience à quel point la population méconnaissait les mécanismes des échanges dans le domaine du négoce. Nous savons depuis toujours que les prix dépendent de l’offre et de la demande physique, indépendamment des contrats de réassurance qui font l’objet de la spéculation financière. Mais, visiblement, tout cela n’était pas compris. Il est important d’en parler, même si certains aspects sont très techniques.» L’autre raison de sortir de la discrétion qui caractérise les négociants de matières agricoles est plus pragmatique: «Il est difficile de recruter de jeunes talents en ne diffusant quasi aucune information», constate Andreas Zivy.

Concurrence exacerbée

Pour l’heure, les principaux défis d’Ameropa se situent en Roumanie. L’entreprise a modernisé son usine pétrochimique pour la fabrication d’engrais d’Azomures. Sa mise au point a été très difficile et longue, dans un contexte de concurrence exacerbée, en raison des bas coûts du gaz en dehors de l’Union européenne. En Russie, Ameropa espère pouvoir clore son différend avec l’oligarque russe Dmitry Mazepin, qui a pris le contrôle des fertilisants TogliattiAzot, société dans laquelle Ameropa a une participation minoritaire mais aujourd’hui séquestrée. «Ce cas, qui est financièrement sensible pour nous, devrait être examiné dans le cadre du traité helvético-russe sur la protection des investissements, mais la Russie ignore pour l’instant ce texte.»

(24 heures)

Créé: 25.07.2018, 22h51

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