A quoi ressembleront la Suisse et le monde en 2049?

BILANQuelles innovations marqueront l’économie, le marketing ou la politique? Analyses et tentatives d’incursion dans le futur.

La société du futur, selon le film «Blade Runner 2049», sorti en 2017.

La société du futur, selon le film «Blade Runner 2049», sorti en 2017. Image: Dr

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Réalisé en 1981, le film Blade Runner de Ridley Scott se projetait en 2019. En le revoyant, on se dit que même les meilleurs auteurs de science-fiction (en l’occurrence Philip K. Dick avec son roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?) ne prédisent pas très bien l’avenir technologique. Il n’y a aujourd’hui pas plus d’androïdes réplicants que de corporation Tyrell exploitant des planètes lointaines.

La science-fiction source d’inspiration

Pourtant, la science-fiction n’a pas tout faux. D’une part, elle inspire parfois le futur. De l’autre, elle identifie des tendances de fond. Par exemple, le génie génétique qui est au cœur de Blade Runner a effectivement connu des progrès fulgurants. Imprécise pour situer une technologie – le 2019 de Blade Runner est bourré de voitures volantes mais ne connaît pas les smartphones – la science-fiction excelle à rendre visibles les dilemmes de nos sociétés technoscientifiques.

La question de l’éventuelle conscience d’une intelligence artificielle était au cœur du premier Blade Runner. Elle est devenue un sujet de débat contemporain. Des auteurs comme l’historien israélien Yuval Noah Harari ou le philosophe suédois Nick Bostrom en ont fait des best-sellers (Homo Deus et Superintelligence). Or, ces questions qui émergent dans des récits de science-fiction structurent aussi la manière dont nous abordons le monde et son avenir.

Les progrès récents de l’intelligence artificielle dans la traduction automatique, la reconnaissance d’images pour le diagnostic médical ou de paroles pour les assistants personnels de type Alexa sont ainsi suffisamment impressionnants pour réveiller le fantasme «deus ex machina». L’idée s’est, en particulier, incarnée dans celle de singularité, un point de basculement que le directeur de l’ingénierie chez Google, Ray Kurzweil, situe vers 2045. A cette date, l’homme fusionnerait avec la machine.

En vogue dans la Silicon Valley – entre autres parce qu’il justifie toutes sortes d’investissements dans les machines –, ce futur logarithmique n’est toutefois qu’une des projections que nous construisons aujourd’hui. Se projeter en 2049 dans une cité radieuse traversée par des taxis volants et des trains hyperloop, peuplée d’androïdes sexy et de sujets éternellement jeunes est tout aussi envisageable que de se voir dans trente ans dans une cabane à énergie positive, à consommer végane en ne prenant que des transports publics non climatisés malgré l’atmosphère surchauffée. Et cætera.

Le retour des idéologies

C’est que nos représentations du futur sont construites sous l’influence des diverses idéologies qui dominent aujourd’hui. Dans un essai publié en 2017 (Où atterrir? Comment s’orienter en politique), l’anthropologue Bruno Latour en dresse la liste.

Il en compte sept et range la singularité dans ce qu’il appelle l’idéologie de «sortie», fuite qui inclut le téléchargement de l’esprit dans un ordinateur, tel qu’imaginé par Kurzweil, mais aussi la colonisation de Mars du fondateur de Tesla Elon Musk ou l’immortalité, obtenue à coup de nanorobots et de mutation génétique.

Pour Bruno Latour, cette idée d’élites en rupture avec notre nature humaine rompt aussi avec l’idée de civilisation. Contrairement à l’idéologie dominante jusqu’à récemment, celle de la «globalisation», elle-même prolongement d’une «modernité humaniste» en déclin, l’idéologie de «sortie» a perdu l’ambition universelle de ses précurseurs. Pour les sur-hommes du high-tech, les masses sont surnuméraires.

Du coup, le destin de ces masses est au cœur de la quatrième idéologie identifiée par Latour. Celle qu’il voit dominer actuellement et qu’il appelle «sécurité». Là, l’idée de civilisation se résume à protéger un territoire et une identité. L’essentiel des masses reste derrière des murs. Cela renvoie bien sûr au populisme. Mais Bruno Latour l’aborde au-delà du bien et du mal.

Certes, il voit dans la résurgence de la notion de «peuples» et de «sols» l’une des raisons de la montée de l’idéologie sécuritaire (ou nationalisation) comme l’explication de l’effondrement généralisé de la gauche qui a cru pouvoir abandonner ces questions. Mais pour lui, ces notions sont aussi à la base du succès d’une écologie radicale (celle de l’urgence climatique). Cette idéologie qu’il appelle «anthropocène» est fortement liée à la géographie. «Le changement climatique signifie que la question du pays revient au centre», écrit-il. Bruno Latour voit ainsi une continuité entre la lutte du local contre le global, la montée des inégalités et le changement climatique (ou son déni).

De «Blade Runner» 2019 à «Blade Runner 2049»

Quelle sera l’influence de ces grands courants qui divisent le monde d’aujourd’hui sur les choix technologiques, économiques ou sociétaux que nous aurons faits en 2049? Impossible à prédire, sinon que ces influences sont durables. C’est d’ailleurs le pari que fait le sequel de Blade Runner du cinéaste canadien Denis Villeneuve sortie en 2017 et qui se projette précisément en 2049. Pas sûr qu’il y ait alors beaucoup plus de voitures volantes (la question de la densité énergétique des batteries bute sur des limites physiques: plus on concentre l’énergie, plus ça chauffe). Pas sûr non plus que le monde ressemble au Los Angeles irrespirable, jonché de déchets et peuplé de miséreux comme celui que parcourt Ryan Gosling. Mais on peut être à peu près sûr que les débats sur ces possibles futurs continueront de nous occuper. Et que d’autres auront émergé.

Contrairement à ce qu’avait prévu Francis Fukuyama, la démocratie libérale n’a pas unanimement triomphé après la chute du mur de Berlin. L’histoire ne s’est pas arrêtée il y a trente ans. Mais celle qui s’est remise en route ne s’arrêtera pas non plus sur des choix binaires. Les conflits entre les idéologies locales, globales, climatosceptiques, anthropocénistes… peuvent être maîtrisés et rationalisés.

La multiplication d’initiatives telles que Tech for good en France, AI for good à Genève ainsi que la création d’une Empowerment Foundation à Lausanne témoignent de l’importance nouvelle pour l’intérêt général par les «technologistes». De même, l’écologie ne sera pas forcément décroissante. En 2016, le film Demain de Mélanie Laurent et Cyril Dion esquissait les pistes d’une agriculture plus en harmonie avec l’environnement. La montée en puissance de la responsabilité sociale des entreprises ou de la finance durable signale une prise de conscience de la part d’un nombre croissant d’entreprises.

On peut bien sûr qualifier ces initiatives de «green washing» (ou par analogie de «good washing»). Au cas par cas, c’est possible et à vérifier. Toutefois, comme se plaisait à le répéter le philosophe français récemment décédé Michel Serres: «L’humanité est essentiellement faite de braves gens.»

Pour ces «braves gens», les futurs dystopiques construits par la plupart des récits de science-fiction rendent les problèmes induits par les progrès technologiques apparents. Ils ont probablement davantage pris conscience des dérives possibles des réseaux sociaux en regardant la série Black Mirror qu’en lisant des articles sur le scandale Cambridge Analytica.

Mais ces «braves gens» auront aussi besoin d’être protégés pour éviter les radicalisations violentes. On ne peut pas se contenter d’annoncer la fin du travail, la disruption de tous les secteurs économiques et la transformation d’institutions centrales comme l’école ou l’hôpital dans une ambiance de cyberguerre, de contrôle social électronique et de planète surchauffée sans évoquer l’alternative. C’est ce projet collectif qui manque aujourd’hui et rend l’avenir si dur à lire.

Retrouvez le dossier 30 ans d'économie! sur Bilan.ch.

Créé: 18.07.2019, 10h12

Articles en relation

Pro-Jet renaît et s’ouvre aux métiers du futur

Le spécialiste de l'insertion professionnelle a modernisé ses structures. Le digital entre dans son catalogue de mesures. Plus...

Ils vont réfléchir au visage d’Échallens en 2040

Aménagement du territoire Des représentants de la population traceront les grandes lignes du futur plan directeur communal. Plus...

[VIDÉO] L’EPFL invente la lumière du futur

Technologie Dans son appartement laboratoire situé à Dübendorf, l’EPFL teste les éclairages des habitats du futur. Des lumières qui se rapprochent du cycle de la nature grâce aux technologies les plus innovantes. Reportage. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.